Affichage des articles dont le libellé est Témoins civils. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Témoins civils. Afficher tous les articles

Henri Derouet et les élèves de 3e et 2de du lycée agricole de Giel

 Durant l’été 44, près de 600 blessés seront soignés à l’orphelinat de Giel transformé en hôpital. Entre les corps qu’on opère et ceux qu’on enterre, les 200 élèves vont pourtant finir leur année scolaire. Henri Derouet était l’un d’eux.

« Nous avons appris le Débarquement par la radio sur le seul poste existant qui était chez le directeur. Chaque matin, les surveillants indiquaient la progression des Alliés au moyen de fils de laine punaisés sur une carte de la Normandie.

Les Américains s’annoncent

Nous avons aussi compris que le Débarquement avait eu lieu parce que beaucoup d’avions alliés passaient au-dessus de nous. Ces avions volaient très haut pour échapper aux tirs de la DCA. Ils lançaient des petits papiers argentés pour brouiller les radars. Les Américains lançaient aussi parfois des tracts pour prévenir la population des bombardements et l’inciter à ne pas rester dans les maisons. Sur d’autres tracts, ils décrivaient leurs armes et leurs uniformes avec les grades pour qu'on puisse les reconnaître quand ils arriveraient chez nous.
 
Des classes transformées en salle d’opération
Henri Derouet enfant à l'orphelinat.

Dès le 16 juin, une équipe de la Croix-rouge est venue de Paris pour faire fonctionner l'hôpital. Il y avait aussi les chirurgiens des hôpitaux de Falaise et d’Argentan qui avaient été détruits, ainsi que des religieuses d’Argentan et de Giel. Ceux qui allaient chercher les blessés prenaient beaucoup de risques parce que les avions mitraillaient tout ce qui bougeait dans les rues, croyant que c'étaient des Allemands qui circulaient. Dès qu’ils entendaient un avion, ils stoppaient leur ambulance et couraient se cacher. Je me souviens d’une infirmière qui est revenue « en charpie », touchée par les balles des mitrailleuses avant d’avoir pu s’abriter. Sa tombe est dans le cimetière de Giel. C'était une femme d'origine polonaise : Marguerite Lewandowska. On voyait les ambulances arriver, puis les corps qu’on déchargeait sur des brancards. Des classes avaient été aménagées en salle d’opération. On humait les vapeurs de chloroforme qui passaient à travers les fenêtres. Quand il y avait un décès, les élèves les plus âgés étaient parfois chargés de transporter les défunts jusqu’au cimetière, après une courte cérémonie religieuse dans la chapelle qui se situait dans l’actuel CDI du lycée. Les douches au sous-sol servaient de morgue. Très vite, il a fallu aménager un second cimetière. Les plus jeunes, nous montions dans les dortoirs pour donner un petit concert aux malades et les réconforter. On allait voir les morts aussi. Parfois on soulevait le drap et on touchait les cadavres. Nous n’étions pas particulièrement impressionnés : à force, nous nous étions endurcis. Du moins, ça allait tant que
ce n’était pas le cadavre d’un copain qui était sur la table, ce qui est malheureusement arrivé.
 
Un directeur tenace et avisé…

Les Allemands, qui avaient installé une batterie au moulin pour tirer sur les Anglais de l’autre côté de Putanges, n’ont pas tardé à vouloir réquisitionner l’hôpital pour leurs blessés. Ils voulaient mettre tout le monde dehors. Heureusement, le directeur leur a tenu tête et a réussi à obtenir que la maison soit partagée. Seulement la présence des soldats Allemands a été repérée par des Anglais qui ont décidé de les déloger. Ils ont cerné la maison et étaient prêts à déclencher un tir de destruction. Le directeur l’a appris et a réussi à faire passer un message aux Anglais pour leur indiquer qu’ils visaient en fait l’hôpital. Comme on craignait surtout les bombardements aériens, les croix rouges avaient été peintes sur le toit : les soldats ne pouvaient donc pas les voir du sol ».

" On ne s'attendait pas à un tel déluge "


Engagée dans les équipes d’urgence dès les premiers instants de la Libération, Janine Hardy a été profondément marquée par la destruction de Caen.

« Mon frère, Pierre, était dans la résistance et nous avait prévenus de l’imminence du Débarquement. Quelques jours avant le 6 juin j’étais sur Lisieux, mon frère m’a appelé pour me dire « Rentre, le Débarquement va avoir lieu ! ». On s’attendait à un bombardement mais on ne s’attendait pas à un tel déluge. Entre le château et la rue Saint Jean, le bombardement a duré une demi-heure, il a tout ravagé. Dans la nuit, il n’y avait pas besoin de lumière tellement les bombardements sur la côte éclairaient comme en plein jour. Moi je n’avais pas peur, on se disait : « Dans quelques heures, on est libéré. » A 8 heures, dans le haut de la rue du Vaugueux, les estafettes anglaises sont arrivées, mais les troupes alliées ont été repoussées par les Allemands.

« Ça m’est tombé dessus ! »

Caen sous les ruines ©Mémorial de Caen
A 13h25, c’était les avions américains. On ne les a pas entendus arriver : ils étaient très haut, ça m’est tombé dessus. Par contre le bombardement de 17h20, c’était les Anglais et ils prenaient des risques. Je voyais l’avion qui piquait sur nous et les bombes descendre. Vous êtes là, vous ne pouvez rien faire. Après les bombardements, on est venu me chercher. « Viens vite, il faut dégager les ruines ». Je me suis mise dans les équipes d’urgence organisées par la Croix-rouge. Quand vous arrivez dans un quartier que vous connaissez bien et que ce n’est plus qu’un trou : il faut déblayer. Vous entendez les gens qui n’ont pas réussi à se dégager. Je vois encore une femme prise dans les décombres qui s’inquiète pour son bébé. La fillette est morte étouffée dans les bras de sa mère, pensant la sauver… On a besoin de vous, vous avez un brancard, vous voyez un blessé, vous allez vers lui, automatiquement, naturellement. Beaucoup de personnes ont été à ce moment-là très dévouées, grâce à elles nous avons eu de la viande, des couches, du lait pour nourrir les bébés.

« Je me suis transformée en mère-maçon. »

Tout le centre de Caen était démoli, je n’avais plus de maison, plus d’argent, plus de linge. Je suis restée dans les abris du lycée Malherbe jusqu’au mois de novembre. Alors je suis partie à Paris, moi qui quittais mes ruines et les Parisiens qui faisaient la fête, ils disaient qu’ils avaient beaucoup souffert, ils avaient passé trois jours dans les caves et après ils retrouvaient leur maison alors que nous, nous vivions dans les ruines ! Ils ne se rendaient pas compte de toute cette misère, de l’étendue des dégâts en Normandie. Revenue à Caen, j’avais trouvé un logement, dans un quartier sinistré, avec de grands trous dans les murs, alors je me suis transformée en mère-maçon ; trouver des pierres et reboucher tous les trous. J’avais un toit et des murs, je pouvais enfin faire du feu. »

André Legorjus et la classe de 1re Bac Pro Vente du CIFAC de Caen


De nombreux drames ont suivi la joie de l'annonce du Débarquement. A l'âge de l'insouciance, André Legorjus a souvent vu l'horreur. Même si quelques rares épisodes ont pu le faire sourire...

« Je n’étais pas Vichyssois et je voulais faire quelque chose alors j’ai intégré les Equipes nationales
formées début 44 dans la défense passive pour participer à des missions de sauvetage en cas de bombardement. Nous étions une cinquantaine de personnes : un mélange essentiellement d’ouvriers de différentes origines, d’étudiants et de « gamins » de 16-17 ans comme moi.
 
Des moments extrêmement durs

A Caen, dans un premier temps, on ne parlait pas encore de « Débarquement allié », mais seulement de « Débarquement britannique » car les premières informations sont venues de Ouistreham, du secteur de Sword où les troupes britanniques débarquaient. Leur avancée était appuyée de la côte par le Cuirassé Rodney. Il avait une telle puissance de feu qu’un de ses obus a détruit le clocher de l’église Saint-Pierre. Mon pire souvenir a été à l’occasion d’une mission pour dégager une femme rue de Geôle. On l’entendait appeler au secours sous les décombres. Un mineur de May sur Orne nous a aidés à faire une ouverture. Au bout d’un moment, notre progression a été bloquée par le corps d’une jeune fille sans vie qui obstruait le passage, nous empêchant d’atteindre sa mère. Nous n’avons pas eu
d’autres solutions que de découper la jambe de la jeune fille avec mon couteau !
Il y a eu beaucoup d’autres moments extrêmement durs comme la découverte de ces corps calcinés réduits à trois fois rien ou de voir, au petit matin du 8 juin, des bouts de chairs dans les arbres de la Place de la République après que des bombes étaient tombées dans des tranchées où s’étaient réfugiés les habitants.
 
Des clous, on est encore vivants !
André Legorjus tout juste engagé dans la Marine.

Ce soir-là, en 45 minutes, 2 500 tonnes de bombes ont été larguées sur Caen pour préparer l’attaque qui a conduit à la libération de la rive gauche le lendemain. Nous étions 12 en train de fêter l’anniversaire d’un camarade près de l’église Saint-Sauveur. Dès les premiers coups de tonnerre, on s’est réfugiés dans la cave du tonnelier d’à côté. Très vite l’entrée a été complètement bouchée par les débris. Il y avait avec nous le curé de Saint-Sauveur et une vingtaine de ses paroissiens. Le curé nous a dit : « Mes frères, nous allons tous périr, prions Dieu ! Notre dernière heure est arrivée ! » Et nous les jeunes, on a lui a répondu : « Des clous, on est encore vivants ! » Et on a commencé à dégager une entrée. J’ai été le premier à sortir, j’étais le plus jeune. Un jour, j’ai trouvé une valise dans les décombres. Le lendemain, une vieille dame qui avait appris cette découverte s’est présentée au lycée Pasteur où était installé notre QG. Quand je lui ai décrit son contenu, elle s’est exclamée : « C’est ma valise ! »

La valise d’une vieille dame, le coffre fort du curé…

Je lui ai remis et la vieille dame est repartie sans m’adresser le moindre merci. La valise était pourtant remplie de dollars de lingots et de pièces d’or ! Je n’ai jamais su si j’avais remis ce trésor à la bonne personne. Plus tard, mes collègues m’ont dit : « On n’avait pas un sou, tu aurais pu… » Non, je n’aurais pas pu faire ça. Nous avions la possibilité de piller autant qu’on voulait. Nous ne l’avons jamais fait sauf pour nous nourrir. On a dû aussi fracturer un coffre fort à coup de pioche et de barre
à mine au milieu des ruines du presbytère de l’église Saint-Jean. C’était à la demande du curé qui voulait récupérer les objets du culte. Et pendant que nous fracturions le coffre, deux policiers nous sont tombés dessus, nous prenant pour des pillards. Il a fallu que le curé explique qu’il était bien le curé et qu’il était à l’origine de ce « casse » qui n’en était pas un. Après, il nous a demandé de fracturer les troncs de l’église qu’il n’avait pu vider depuis le 6 juin. Il avait perdu les clefs. Heureusement, il y avait aussi des moments comme celui-ci mais durant cette période les occasions de s’amuser furent très rares. »

" Je vois encore les Américains arriver "


Madeleine Dumais était une jeune institutrice lorsqu’elle vécut l’Occupation, le Débarquement puis la Libération. Elle raconte la vie d’alors dans un village du Bessin.

« En septembre 1943, je fais la rentrée des classes en tant qu’institutrice dans l’école du petit village d’Écrammeville, situé dans les marais du Bessin. Quelques soldats allemands occupent le village et sont installés dans les maisons du bourg. Ils réquisitionnent les hommes du village pour construire le Mur de l’Atlantique. Moi, je suis quelques fois réquisitionnée pour pêcher des moules sur la plage, et d’autres femmes pour faire des travaux domestiques pour le compte des Allemands. Les enfants du village ont une vie difficile pendant cette période. Ils doivent souvent se lever tôt pour aider leurs parents aux travaux des champs, notamment traire les vaches. Des fillettes s’occupent de leurs petits frères et soeurs avant de se rendre à pied jusqu’à l’école. Beaucoup d’enfants rentrent chez eux à 18h, après l’étude, et terminent leur longue journée en travaillant à la maison. Les enfants ne jouent pas beaucoup. Les jours où il n’y a pas classe, ils glanent des légumes dans les champs et ramassent sur la voie ferrée le charbon tombé des trains.

Un élève particulier

Il y a un élève très particulier dans ma classe. C’est une fillette de dix ans qui s’appelle Raphaëlle. J’apprends vite qu’il s’agit en réalité d’un petit garçon que ses parents ont déguisé en fille. Cette famille juive s’était réfugiée à Écrammeville en 1942, après avoir échappé à une rafle dans le Nord de la France.

L’attente des prisonniers
et la liesse du 8 mai 1945
Madeleine Dumais à 21 ans.

Le 7 juin 1944, je vois entrer dans le village les premiers soldats américains. Je les vois encore arriver le long de la haie, le visage enduit de Palmolive noir en guise de camouflage ! Ils nous distribuent du chocolat et certains boivent un bon coup de Calva. C’est une joie immense pour nous, même si certains villageois ne font pas vraiment la différence entre les libérateurs et les occupants.

 L’incroyable spectacle d’Omaha

Le 8 juin, je décide de me rendre à vélo, avec une amie, sur la plage d’Omaha. Le spectacle que nous avons sous les yeux est incroyable. Il y a du matériel partout : des péniches éventrées, des chars détruits, des grues aplaties, mais aussi une quantité d’objets que les soldats ont laissés là. C’est bien simple, on ne peut pas poser une feuille tellement il y a d’objets qui jonchent le sable. Je vois même des raquettes de tennis ! Une semaine après, nous sommes allées voir un centre américain. Il y avait des tentes hôpital avec tout ce qu’il faut ; c’est là que j’ai vu mes premières machines à laver et mes premiers sèche-linges. On ouvrait des yeux grands comme ça, parce qu’on ne connaissait rien de tout ça ! Mais dans les familles, c’était toujours la tristesse et les difficultés de vie, car elles attendaient le retour des prisonniers et des déportés. La guerre durera encore pratiquement une année. Et le 8 mai 1945, on danse pendant trois jours et trois nuits, sans s’arrêter. C’est la liesse, l’euphorie générale ! Après le retour des prisonniers, la vie est néanmoins toujours difficile. Nous mangeons encore grâce aux tickets de rationnement qui durent jusqu’en 1949. C’est une telle pagaille à l’époque, qu’il n’y a pas beaucoup d’associations structurées. On aide à droite, à gauche, une famille en détresse, etc. Cette guerre, c’est pour beaucoup presque dix années de privations ; ça compte dans une vie. »

Jean Mignon et la classe de 1re Techniciens d'usinage du lycée Curie de Saint-Lô

Dans la soirée du 6 juin, Jean Mignon et sa soeur s’amusent à compter les avions dans le ciel saint-lois. Soudain le ciel se remplit de points noirs. Quelques minutes plus tard, ils voient flamber leur ville.

A 7h30, le 6 juin, Jean Mignon, enfant de choeur, est à l'église Notre-Dame de Saint-Lô. Le sacristain l'avait salué ainsi : « Tu as vu Mignon, c'est bon : c'est le Débarquement ! » Pendant la messe, il n'a pas été très attentif : « J'avais les vitraux devant moi, je ne les voyais pas vibrer mais je les entendais trembler... » L'apercevant plus tard en ville, le boulanger s'exclame : « Mais Mignon, qu'est-ce que tu fous là, tu devrais être chez toi ! » D'autres personnes alertent ses parents : « Ne restez pas là, si vous voyiez ce qui s'est passé en ville... partez, partez ! » Ses parents n'ont pas voulu quitter leur maison. Par chance, ils habitent une des rares rues épargnée par les bombes...

« Je vis la ville flamber d'un bout à l'autre. »


Un deuxième bombardement a lieu le soir-même. Comme d'habitude, Jean Mignon et sa soeur s'amusent à compter les avions qui passent : « Il faisait beau, le six au soir. On les voyait très bien briller dans le soleil. Des points noirs sont apparus tout à coup. Avant de les voir se détacher je ne savais pas que c’étaient des bombes. » Les avions lâchaient des bombes et repartaient. Les bombardements ont duré deux minutes, le calme est revenu ensuite. Il voit alors « monter le long de la rue comme un nuage orangé », ce sont les incendies qui se sont déclarés en ville. La famille part finalement à la campagne dans une zone proche des combats et y restera un mois. Jean Mignon y rencontrera des soldats américains. Et c'est une découverte : « Un convoi, des jeeps... » Un soldat lui tend un chewing-gum : « Je ne vois jamais un chewing-gum, même encore aujourd'hui, sans penser à cet Américain dont je n'ai jamais su le nom. Il a peut-être été tué au front, qui sait ? »
 
Jean Mignon pendant la guerre.
« Ils ont lâché « ça » comme ça ! »

A 83 ans, Jean Mignon revient sur ses souvenirs d'enfant avec modestie : « Le gamin que j'étais entendait dire beaucoup de choses, il regardait les gens, mais il ne saisissait pas vraiment ce qu'il vivait. » Il reconnaît avoir eu de la chance, se rappelle ses quatre copains morts pendant les bombardements. Ces souvenirs restent douloureux : « Saint-Lô, vu à 2 000 mètres d'altitude, c’était quelque chose qui devait faire tout petit ! Et ils ont lâché « ça » comme ça... ». Mais il prend aussi plaisir à voir resurgir des sensations anciennes, telles que l'odeur des bâches des camions de l'époque : « Je me mets à côté, je ferme les yeux, j'ai 14 ans. » C'est vers 40 ans que Jean Mignon s'est penché sur les événements qu'il a vécus : « Alors je me suis plongé là dedans et je n'en suis pas sorti ».

Une enfance blessée

 Au matin du 6 juin, il pleut des obus sur les terres situées à proximité des plages. A 12 kilomètres d’Omaha la sanglante, la famille Letourneur se sauve comme elle peut. Cela n’empêchera pas Michèle, alors âgée de dix ans, d’être blessée le lendemain.

À l'aube du 6 juin, la marine américaine entame le bombardement de la côte. Dans leur maison siuée à 12 kilomètres d’Omaha, Michèle Letourneur et sa famille se retrouvent sous les bombardements incessants des navires. Ils sont contraints de quitter le domicile familial. « A ce moment, ma mère et ma soeur qui étaient sur le trottoir ont été projetées par un obus de l'autre côté de la rue. » Pour survivre, ils s'éloignent de la plage. Sur le chemin, la jeune fille voit un cheval mort sur le bas-côté de la route. « En voyant ce cheval mort, c'est là que je me suis rendu vraiment compte que c'était la guerre ! » En s’enfonçant dans les terres, ils se retrouvent au mauvais endroit : « Un soldat américain m'a demandé ce qu’on faisait là, et nous a annoncé qu’on courait un grave danger car nous étions entre les lignes américaines et allemandes. Ce soldat nous a donc envoyés plus loin, à l’arrière des combats. » Lorsque la nuit tombe, ils ne trouvent qu'un tas de gravats pour dormir. Le lendemain, les hommes partent traire les vaches pour nourrir toute la famille.

Une grenade balancée par un GI
Michèle Letourneur durant l'été 1941.

Plus tard dans l’après-midi, les combats font rage. Michèle Letourneur et une de ses amies vont se réfugier avec d’autres habitants dans une tranchée avec comme unique protection des fagots de bois. Un soldat américain, apercevant cette entrée de tranchée balance une grenade incendiaire, afin de sécuriser la zone : Michèle Letourneur est blessée au visage et au bras, son amie est gravement touchée au niveau des jambes. Par chance, un voisin voit au loin de la fumée sortant de la tranchée où étaient les jeunes filles. Il les sort vite et les conduit dans un hôpital de campagne d’Omaha pour les
premiers soins. Elle est ensuite transférée par les Américains à l’hôpital de Bayeux. « On a eu de la chance que quelqu'un nous ait sorties de la tranchée. Sans ça, on aurait pu y rester ! J’avais besoin d’aller à Bayeux pour ma rééducation, c’étaient les Américains qui m’y conduisaient dans leur jeep. Ils avaient besoin de se mélanger avec les familles françaises : ces contacts leur apportaient un peu de réconfort.»

Pas facile à avaler


De la libération, Michèle Letourneur garde aussi le goût des sodas, du chocolat et des chewing-gums distribués par les Américains. « On n’en avait jamais mangé : Mon premier chewing-gum, j’ai eu beaucoup de mal à l'avaler ! » Le souvenir de ces petits plaisirs n’occulte pas celui plus pénible de l’ampleur des dégâts constatés à leur retour au village : leur maison n’est plus qu’une ruine, la plupart des animaux de la ferme sont morts. La reconstruction de l’après-guerre sera bien plus longue que prévue. Mais pas de quoi altérer la reconnaissance qu’elle voue aux libérateurs : « Quand vous avez subi quatre ans d’occupation, la libération reste malgré tout quelque chose de sensationnel. »

Maurice Etynger et les élèves du Lycée Victor Lépine de Caen


Maurice Etynger a traversé la Seconde Guerre mondiale entre Paris et la Normandie. L’adolescent juif a vécu le Débarquement et la Libération à Danvou la Ferrière, caché dans la famille de son ami Henri Calbris.

Pourquoi votre famille est-elle venue en France ?
 Ma famille est originaire de Pologne. Mes grands-parents étaient entrepreneurs en menuiserie du côté de ma mère et marchands de bestiaux du côté de mon père. Mes parents se sont mariés en 1923. L’année suivante, fuyant la pauvreté et l’antisémitisme, ils ont quitté la Pologne et sont arrivés à Paris. Mon père a trouvé du travail dans la confection avant de devenir commerçant. Bien intégrée, ma famille se plaisait dans son quartier aux côtés de Juifs polonais mais aussi d’Arméniens, de Hongrois, d’Italiens ou de Républicains espagnols.

Comment avez-vous vécu les débuts de la guerre ?
La vie de notre famille a basculé avec l’Occupation. Mon père a été raflé très tôt, en 1941. Enfermé à Drancy, il a été finalement libéré le 4 novembre 1941 avec d’autres « grands malades ». Malgré les colis, il « crevait » de faim et avait perdu près de 20 kilos… Nous avons alors pris conscience du danger, contrairement peut-être à d’autres familles juives qui se croyaient à l’abri parce que françaises. Mon père qui avait vu comment on pouvait traiter les Juifs, alors qu’ils n’avaient rien à se reprocher, a appris à se méfier de la police française ! Au printemps 1942, je portais l’étoile jaune qui désignait les Juifs. Nous continuons d’aller à l’école, mais dans la peur.

Racontez-nous votre arrivée à Danvou-la-Ferrière.
À la veille de la grande Rafle du Vel' d'hiv' du 16 juillet 1942, nous avons appris que les femmes et les enfants seraient aussi ramassés. Nous sommes partis nous cacher en banlieue à la Villa Jeanne d’Arc, une pension de famille de Montmorency (Seine-et-Oise). Après avoir vécu quelques temps dans une institution catholique où nous allions à la messe tous les jours, je suis retourné à Paris avec mes soeurs. Mes parents sont restés en banlieue. C’était trop dangereux à Paris pour les adultes de confession juive. J’ai alors rencontré Henri Calbris par l’intermédiaire d’un ami commun. Je suis partichez lui en Normandie en avril 1944 avec l’accord de mes parents. A Danvou, pour me protéger, on me faisait passer pour le petit Parisien venu pour bien manger. J’ai alors 15 ans.

J’ai retrouvé mes parents sains et saufs

Maurice Etynger et Henri Calbris sur la côte après guerre.
Comment avez-vous vécu cette période loin de vos parents ?
Mon séjour en Normandie a été un sacré changement. J’ai appris à traire les vaches et plus généralement à aimer les bêtes. J’ai réalisé combien le cheval était important, c’était vraiment un « outil » de travail indispensable pour les paysans de l’époque. Je m’entendais bien avec Henri et puis c’était très calme. Comme j’avais l’habitude de me débrouiller seul et que la famille m’a bien accueilli, je n’ai pas le souvenir d’avoir trop souffert de cette séparation.

Après le Débarquement, quand êtes-vous retourné à Paris ?
Danvou a été libéré le 5 août 1944, dans une joie indescriptible. Mais ce n’est que le 11 septembre 1944 que j’ai retrouvé mes parents et mes soeurs, sains et saufs. L’appartement était en bon état car mes deux soeurs avaient continué à l’habiter, mais le magasin de vêtements avait été pillé. Par contre, mon meilleur ami Léon Wodnicki, raflé en 1942, a été assassiné par les nazis. Si des dizaines de milliers de Juifs ont été sauvés, dont certains en Normandie, c’est grâce à des anonymes qui étaient révoltés de voir ce qui se passait. J’espère qu’Henri Calbris qui était quelqu’un de bon, profondément bon, sera reconnu « Juste parmi les Nations » par le Mémorial Yad Vashem des victimes juives de la Shoah.


Denis Mary avec la classe du LPA d'Alençon


Le Débarquement et la Bataille de Normandie ont changé la vie de Denis Mary alors âgé de huit ans. Les bombardements du D-Day deviendront son premier souvenir.

Les Alliés sur la route de Briouze.
« En 1940, quand les Allemands sont arrivés, j'avais quatre ans et quand ils sont partis, j'en avais le double. » Denis Mary est un enfant témoin de la guerre. À cette époque, il habite à 60 kilomètres des côtes normandes, à Saint-Hilaire de Briouze, dans un village ornais de 400 habitants. Même s'il vit à l'intérieur des terres, ce sont les bruits des bombardements aériens qui le réveillent, à 6h30, le matin du 6 juin 1944, date qui correspond à ses premiers souvenirs d'enfant.
Pour Denis Mary, ce n'est pas qu'une date inscrite dans les livres. Elle représente le début d'une expérience qui ne pourra jamais s'effacer. Denis Mary se souvient, le 12 août, du passage des bombardiers au-dessus du village.

« Attention : gros Tommies ! »

C’était les Anglais qui arrivaient. L’enfant a été marqué par les bombes tombées à 200 mètres de chez lui : « Ce qui fait drôle c'est que, tout d'un coup, il faisait noir parce que les bombes projetaient de la terre, de la pierre, du bois, partout, et on ne voyait plus rien. Ça provocait l'obscurité. »
Après le bombardement, il part avec sa famille et des amis se réfugier dans un abri aménagé sous la voie ferrée. La bataille gronde au-dessus d'eux, ils entendent les tirs d'artillerie. « Ça a duré 20 minutes puis après, la guerre était finie du moins chez nous. » Son village est libéré le 18 août.

Denis Mary à l’âge de 8 ans
à Saint-Hilaire de Briouze.
Plus d’école

L’école a été détruite, les cours interrompus le 6 juin ne reprennent qu’en octobre. Pour l’heure Denis Mary joue avec ses six frères et sœurs, dans les champs et les jardins. Il aide aussi « maman », agricultrice, pendant que « papa » fait du commerce ambulant. Il se souvient du couvre-feu à la tombée de la nuit car les Allemands les obligeaient à avoir des rideaux pour que les Alliés ne voient pas de lumière. Vivant à la campagne, il se considère comme un privilégié. « Je n'ai pas souffert de la faim. Nous avions trois jardins, nous n'avions besoin d'acheter ni légumes, ni fruits, ni volailles. »
Aujourd'hui encore, quand il entend des hélices d'avions, cela lui rappelle la guerre. Il ne peut plus entendre ou dire le mot « boche » et soupire devant le spectacle de ce monde « qui est loin d’être en paix. »


Charles Delamare et les élèves du Lycée Marcel Gambier de Lisieux


Charles Delamare a passé ses années de collège sous l’Occupation. En 1944, il a 16 ans lorsqu'il rencontre son premier libérateur à Vauville. Une rencontre brutalement interrompue...

Charles Delamare dans les ruines de Caen.
Quels sont vos souvenirs de la période d'Occupation ?
A la maison, on ne parlait que de la guerre. Si en tant qu'enfant, je n'avais guère le droit à la parole, j'entendais tout. Mon père avait perdu son travail au Casino de Deauville après la fermeture de tous les établissements de jeux, en 1939. Il retapait une ferme à Vauville, qui provenait d'un héritage de ma mère, jusqu'au jour où l'armée allemande a décidé de s'y installer, en juin 1940. Cinquante soldats vivaient dans le corps de ferme. L'année suivante, ils ont été envoyés sur le Front de l'est et nous avons quitté Touques pourhabiter Vauville. A la campagne, on avait de quoi manger, ce qui n'était pas le cas des gens de la ville. Mes parents m'ont envoyé comme pensionnaire dans un collège de Jésuites à Evreux. Là-bas, on mangeait très mal. On était rationnés sur le pain, le beurre, la viande. Je gardais précieusement le pain pour tenir jusqu'au soir.

Quels ont été vos contacts avec les Allemands ?

Parmi les soldats qui habitaient dans notre ferme à Vauville, je me souviens d'un soldat prussien, très brun, qui parlait Français. Il s'installait dans la cuisine, préparait le repas de l'officier supérieur et se réservait toujours une portion trois fois plus importante. C'était un brave type. Ce sont de petites choses, dans de grands événements, qui marquent nos vies.

Comment avez-vous vécu la Libération ?

De ce côté-ci de la Touques, nous avons attendu plusieurs semaines après le 6 juin avant d'être libérés. La 6e Division aéroportée britannique a libéré Tourgéville et Vauville. On était bien contents d'être libérés, mais on aurait bien voulu que ce soit de façon plus calme. La population normande n'a peut-être pas réservé à ses libérateurs un accueil aussi enthousiaste qu'à Paris, parce qu'elle a payé un lourd tribut. C’était un soldat de 20 ans, il s’appelait Cliffe.

La tombe du soldat anglais Cliffe
dans le cimetière de Vauville.
Et vos contacts avec les Libérateurs ?
Ils étaient très gentils. Ils offraient des cigarettes, du chocolat, et en échange, nous leur donnions du lait et du beurre. Je me souviens de ma rencontre avec mon premier libérateur, le 22 août 1944. C'était un soldat de vingt ans, il s'appelait Cliffe, qui était arrivé à Vauville en suivant la côte. J'ai parlé avec lui pendant sept minutes. Il était très heureux, moi aussi, et nous sommes aussitôt devenus amis. Mais moins d'un quart d'heure plus tard, il a eu la gorge tranchée par un éclat d'obus. Anglais et Allemands, retranchés de part et d'autre de la Touques, continuaient de se battre. J'ai écrit un poème sur cet « ami de sept minutes », enterré au cimetière de Vauville.

Quels sont vos sentiments aujourd'hui à l'égard des Allemands ?
Ce sont nos amis. Ils ont été entraînés dans une succession de guerres. N'oublions pas que la France les a envahis à plusieurs reprises. A l'époque, on mettait à sac le pays. Cela a créé beaucoup de malheurs. La guerre peut revenir, et avec l'arme nucléaire, elle serait bien plus terrible aujourd'hui. Il ne faut pas recommencer les erreurs d'autrefois.


Cécile Leclerc et les apprentis du CFA Bâtiment de Caen


Après avoir réchappé du bombardement qui tua sa soeur, Cécile Leclerc a contribué à sauver des vies. L’infirmière, née d’une mère allemande, a ensuite partagé les conditions précaires des réfugiés des carrières de Fleury sur Orne. Au milieu de ce chaos, tout pouvait arriver, même un petit Pierre.

De nombreux réfugiés dans les carrières de Fleury sur Orne.
© Mémorial de Caen.
« J'étais infirmière avec ma soeur Thérèse dans un dispensaire près de la rue des Carmes, transformé en clinique, qui a été totalement détruit lors des bombardements.

Dehors, nous entendions continuellement le bruit des avions et les explosions des bombes. Caen était en feu. Le 7 juin vers sept heures du matin, ce fut terrible. Le bruit des bombes, le feu, tout a craqué... J'ai réussi à me dégager des gravats mais je n'ai jamais revu ma soeur Thérèse.
J'ai porté secours à des blessés puis je suis retournée à pied à Fleury sur Orne où j'habitais avec mes parents. Ils voyaient les bombes tomber sur Caen et s'inquiétaient pour nous. Passant devant la prairie, j'ai enjambé des cadavres, parfois une tête par-ci, un bras par-là.
A Fleury, j'ai occupé pendant huit jours un local rue de la Paix pour y soigner des blessés. Mais, lorsqu'à 100 mètres de notre maison, une dame a été tuée par un obus, mon père nous a emmenés nous réfugier dans les carrières de Fleury.

Né dans la carrière

Cécile Leclerc en 1944.
Dans ces carrières, on extrayait des pierres qui étaient utilisées pour les chantiers de la région. De nombreuses personnes eurent l'idée de s'y réfugier lors des bombardements de 1944. On y descendait par trois échelles étroites en fer. Mon père recommandait à tous de ne pas allumer la lumière pour ne pas se faire repérer par les avions américains qui auraient pu nous prendre pour des Allemands ! La vie dans les carrières était rude, mais une grande solidarité y régnait. J'ai même assisté une maman lors de son accouchement au milieu de ce chaos. Ce garçon né dans cette carrière fut appelé Pierre !
Les premiers soldats qui nous virent et qui nous libérèrent fin août 1944 étaient Canadiens. Ils nous jetèrent du haut de la tranchée des médicaments, des cigarettes et des chewing-gum !
Des cris de joie résonnèrent, nous étions libres !

« Pas de boches ici ! »

Ma mère était d'origine allemande. En 1934, à l’âge de 11 ans ans, j'ai découvert le racisme. Mes parents voulaient que j'apprenne l'allemand au lieu de l'anglais à l'école. La directrice a répondu : « Pas de boches ici ! »
Tous les Allemands n'étaient pas des nazis ! Ma mère parlait parfois à de jeunes soldats allemands qui subissaient aussi cette guerre. Nous avons appris par les soldats canadiens qui nous ont trouvés dans les carrières que les échelles avaient été minées et que tout aurait pu exploser à n'importe quel moment. Je suppose qu'un soldat allemand nous avait épargnés. Il ne faut pas juger une personne selon ses origines, il faut la juger selon ses idées ! Toute ma vie j'ai milité en faveur de la paix et de la tolérance. Rien n'est acquis. Tout se bâtit. Vous les jeunes, bâtissez un monde de paix ! »


Jean-Marie Girault et la classe ABIBAC du Lycée Allende de Hérouville Saint-Clair


En intégrant les équipes d’urgence dès le 6 juin, Jean-Marie Girault devient un adulte de 18 ans. Cet engagement sera fondateur du parcours du futur Sénateur Maire qui sera à l’initiative du Mémorial de Caen.



Avant le Débarquement, connaissiez-vous des résistants, avez-vous vous-même participé à des actions de résistance ?J’étais un adolescent et avec les copains, nous ne savions pas vraiment quoi faire. Nous ne connaissions pas les résistants car il va de soi qu’ils évitaient de se faire repérer. En outre, on se méfiait de ceux qui donnaient l’impression d’être du côté des Alliés : certains étaient en fait des dénonciateurs. Un jour, nous avons crevé les pneus des voitures stationnées devant l’Ortskommandantur, l’administration allemande de la ville. On avait eu la chance de ne pas se faire coincer. Nous cherchions à faire des actions plus « résistantes », mais nous étions trop jeunes et puis le Débarquement est arrivé.

Comment l’avez-vous vécu ?
La nuit, j’étais monté au grenier de notre maison rue Pasteur dès que j’avais entendu les premiers bruits d’avions et de bombardements. J’espérais voir quelque chose, mais je n’ai rien vu. Au matin, j’ai écouté la radio anglaise qui confirmait le Débarquement. On attendait depuis si longtemps que nous espérions que la libération de Caen aurait lieu le jour même... Il a fallu attendre plus d’un mois et les bombardements ont duré jusqu’au 5 juillet. Vous vous engagez alors dans les équipes d’urgences de la Croix Rouge…
Elles avaient pour tâche de secourir les blessés, enlever les morts, trouver de la nourriture et bien sûr déblayer. Cela nous a conduits à piller les magasins où l’on a découvert des réserves alimentaires. Nous avons installé notre « état-major » au rez-dechaussée du Lycée Malherbe, soit l’actuel Hôtel de ville. Nous tenions un carnet de bord. Chaque jour, l’un de nous était chargé de noter l’heure de départ d’une équipe, sa mission, sa destination, l’identité de ses membres, puis son heure de retour, les détails de la mission accomplie et si elle ramenait des provisions ou des objets qui pouvaient être utiles. Ce carnet de bord existe toujours. Il doit se trouver dans les archives du Mémorial de Caen. Tous les noms des équipiers d’urgence et les missions qu’ils ont accomplies, y compris la traite des vaches dans la prairie, y sont consignés.

« Les copies du bac ont brûlé avec l’Université. » 
Jean-Marie Girault à 18 ans.

Je me rappelle en particulier d'un sauvetage, rue Desmoueux, d'une famille qu'on disait enterrée sous les ruines de sa maison. Nous avons entendu une voix qui appelait au secours. C’était le père. Pendant qu’on essayait de l’extraire, il fulminait : « Vous faites exprès de ne pas aller vite, vous voulez qu'on meure ! » C’était impensable ! Finalement nous avons réussi à le sortir ainsi que deux de ses enfants encore en vie, le reste de la famille avait péri.

Quelle leçon avez-vous tirée de cette expérience ?
Outre la connaissance des hommes, j’ai retenu la confraternité née de la solidarité qu’on avait mise en œuvre d’une façon naturelle. On n’avait pas besoin de se dire « c’est mon devoir », ça allait de soi.
Et puis, après avoir été confronté à autant de drames et de situations incroyables, j’étais devenu un adulte à 18 ans. Mon adolescence s’est achevée dans ces ruines. Cela a été extrêmement formateur et quand on a repassé le Bac en septembre, les copies ayant brûlé en même temps que l’Université, on a tous été reçus. Sans doute, nos aînés qui nous corrigeaient avaient tenu compte des circonstances et de ce qu’on avait fait.


Marie-Thérèse Lavieille et les élèves de l’Erea Robert Doisneau de Saint-Lô


Marie-Thérèse Lavieille a neuf ans au moment du Débarquement et a perdu son père deux mois plus tôt. Sa mère vit avec ses cinq enfants dans une petite ferme isolée, à quelques kilomètres de la Haye du Puits. C’est là, à l’aube du 6 juin, que Marie-Thérèse va faire la rencontre d’un homme tombé du ciel.

 « Ce matin-là, je me suis réveillée très tôt, vers six heures. J'avais l'impression que la maison bougeait. J'entendais parler dans la cuisine. C'est là que j’ai vu un homme bizarre en uniforme. Il se tenait l’épaule et disait "broken, broken". Son uniforme avait plein de poches mais il n’était pas comme ceux des Allemands. Son visage était barbouillé, il était immense et portait un casque avec des feuilles.
Il a pris un poignard, il a coupé une poche de son pantalon dont il a sorti du chocolat, c'était Noël ! Cet homme « extraordinaire » dans la cuisine est un parachutiste de la 82e Airborne. Il a dérivé loin de ses objectifs et s’est retrouvé tout seul près de la ferme des Lavieille. « Mon frère l’a vite conduit chez un cousin qui l’a soigné puis caché dans une étable. Ensuite, il a sillonné les routes et retrouvé plusieurs autres parachutistes. Il a ramassé aussi les parachutes pour éviter que les Allemands ne les trouvent.

Marie-Thérèse Lavieille jouant à la guerre
avec ses frères et soeurs durant l’été 1944.
Tout avait été pillé.

Pour fuir les bombardements, la petite famille part se réfugier un peu plus loin chez le cousin. « Ma mère avait peur du bruit, et surtout très peur pour ses enfants. On entendait les obus siffler. Mon frère me disait : ne t’inquiète pas, si tu l’entends cela veut dire que ce n’est pas pour nous ! On a creusé une tranchée et on s’est fait un abri avec des fagots et de la terre qui arrêtaient les éclats d’obus. On était environ vingt-cinq dans l’abri. Mon village a été libéré le 4 juillet. Quand on est rentrés chez nous, il n’y avait plus rien, tout avait été pillé… A côté de chez nous, il y a eu un camp de soldats noirs américains, ils nous donnaient des conserves, tout plein de choses. On a même vu des femmes en uniforme à l’intendance de ce camp. On a appris la fin de la guerre à la radio, mon frère a alors cousu un drapeau bleu, blanc, rouge qu’il a accroché en haut d’un poteau en ciment. Ce fut un grand moment de bonheur. »

Perpétuer le souvenir de ces milliers de soldats venus de l’autre côté de l’océan

Depuis l’an 2000, avec son mari Claude et leur ami le Major Frank Towers, vétéran de la 30e DI US, débarqué à Omaha Beach en juin 1944, ils sont à l’origine de la création de l’Assocation « Les Fleurs de la mémoire ». Le but de cette association est de perpétuer le souvenir de « ces milliers de soldats venus de l’autre côté de l’océan qui sont morts pour notre liberté et ont été enterrés ici ». Chaque membre se voit ainsi confier le soin de fleurir les tombes des soldats dans les cimetières américains de Colleville sur Mer et de Saint-James où reposent près de 15 000 soldats. Un geste pour rappeler, comme le dit la devise des « Fleurs de la mémoire » : « qu’au pied de chaque croix, un soldat repose et ce soldat a sa propre histoire. »

Jean Tatard et les élèves du Lycée Le Verrier de Saint-Lô


Le 6 juin 1944, 20 heures, Saint-Lô est sous les bombes. Beaucoup d’habitants fuient leur domicile. C’est le cas de Jean Tatard et de sa famille. Durant leur exode, son père note tout sur un carnet. A leur retour, Saint-Lô est devenu « la capitale des ruines ».

Comment avez-vous vécu le Débarquement ?
C’était épouvantable, à Saint-Lô, il y a eu beaucoup de tués, la ville a été bombardée par les Américains. Cela a commencé vers 20 heures le 6 juin, on a quitté notre maison avec une petite valise pour nous réfugier dans un champ au-dessus de la rue de la Marne. Il y a eu une petite accalmie, puis vers 23 heures les avions sont revenus et ont bombardé de façon intensive. Cela nous a paru interminable. Nous avons décidé de quitter le champ car rester à cet endroit nous semblait trop dangereux et nous nous sommes dirigés dans un petit chemin, c’était une succession de cratères de bombes. Nous sommes allés nous réfugier dans la campagne à trois kilomètres de Saint-Lô, dans une ferme où nous sommes restés huit à dix jours. Notre errance nous a menés jusqu’à Hambye, où nous resterons jusqu’à notre retour.

Le carnet de notes du père de Jean Tatard.
Comment se passait la vie pendant les bombardements ?
 Mon père avait emmené un petit carnet, il écrivait tous les jours ce qu’il se passait. C’était, je pense pour laisser une trace de ce que nous étions en train de vivre, avec une écriture de survie, des détails d’actions menées, la chance d’échapper aux bombes... On espérait être libérés rapidement. Avec ma famille, nous avons eu la chance d’échapper et de survivre aux bombardements, ce ne fut pas le cas de tous les Saint-Lois. Un soir ma petite soeur, effrayée par les bombardements, a sauté par la fenêtre de la maison où nous étions réfugiés. Nous ne l’avons retrouvée que trois ou quatre jours plus tard, dans une ferme des environs chez des amis de la famille qui l’avait hébergée et réconfortée.
Saint Lô était devenue une ville triste.

Avez-vous manqué de nourriture ?
Concernant la vie de tous les jours, nous étions dans la campagne, alors on allait traire les vaches qui en avaient bien besoin, on avait du lait et du beurre à profusion. Mais on manquait énormément de pain. On se relayait pour aller chercher du tabac quand on pouvait en trouver grâce aux ravitaillements organisés par la Préfecture. Cela nous permettait de garder le moral. On a aussi pillé des camions allemands : on a récupéré ainsi une cantine et des chaussures de parachutiste.

Jean Tatard 15 ans en 1944.
Comment se passaient vos rencontres avec les Allemands pendant l’exode ?
On les croisait mais on n’était pas inquiétés, sauf à la fin de notre exode. Les Allemands étaient encerclés, piégés dans la bataille des haies. Mon père, portant un chiffon blanc dans la main, est tombé nez à nez avec un officier qui l’a pointé avec son arme, prêt à lui tirer dessus. L’Allemand devait penser que mon père voulait faire signe aux Alliés. Heureusement une des femmes qui nous accompagnait, car nous étions plusieurs familles ensemble, parlait couramment allemand et lui a expliqué notre situation de réfugiés. Il a baissé son arme. Heureusement car cela aurait pu être dramatique. Nous sommes rentrés chez nous dans le courant de l’été. Notre maison était à moitié détruite. Il a fallu la retaper, la consolider. A mes yeux, Saint-Lô était devenue une ville triste… Cet exode m’a ouvert au monde, m’a appris à avoir moins peur, à me lancer dans des aventures, mais surtout à comprendre qu’il ne faut pas oublier ce qu’il s’est passé.


Jeannine Henry-Diesnis et les élèves du Lycée Alexis de Tocqueville de Cherbourg



Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate Jeannine Diesnis a dix ans. Pendant quatre ans, la fillette vit des moments terribles entre Cherbourg, Landemer et Rouen. Une vie d’exode au milieu des bombes.



« A la veille de la déclaration de guerre, le ciel rouge ne laissait présager rien de bon. Nous avons vu les premières maisons s'écrouler sous la force des bombardements. Les morts et les arrestations ont alors défilé sous mes yeux d’enfant. Dans la panique, ma famille a fui à bord d’une carriole tirée par un vieux cheval en emportant l’essentiel.
Nous sommes arrivés à Landemer, à quelques kilomètres de Cherbourg, pour nous mettre en sécurité avant l'arrivée de l’armée allemande. A cet endroit, il y avait aussi deux familles de réfugiés belges. Nous n’avions pas grand chose à manger : des pommes de terre et même une fois des mouettes. Après plusieurs mois, nous sommes revenus chez nous dans ce que j’appelle la « maison des souvenirs », à Équeurdreville.

« Tu vois, ma chérie, c'est le corps de ton frère, n'oublie jamais ça ! »

Jeannine enfant
« Tu vois, ma chérie, c'est le corps de ton frère, n'oublie jamais ça », m’a dit maman en me tenant par la main devant le corps recouvert d'un drap souillé de sang. J'étais pétrifiée, j'allais avoir douze ans. Il a été tué le 4 septembre 1941, alors qu'il relevait des plans à l'arsenal, où il était dessinateur. L'alerte s'est déclenchée au moment où les bombes ont été lâchées. Touché à l'abdomen, il est mort sur les marches de l'hôpital des armées à Cherbourg. Il avait 21 ans. Le jour de son enterrement, la sonnerie aux morts m’a glacée. Après la disparition de mon père (tué en opération commandée en 1930), j’ai aussi perdu ma soeur et mon beau-père. Nous avons eu trois décès en 1941.

« J’ai hurlé tout en renversant mon lait. »

« Vive la France, vive l’Angleterre, à bas Hitler! » C’est la dernière phrase prononcée par un Français devant trois jeunes SS dans l’épicerie où ma mère m’avait envoyée chercher du lait.
L’un des soldats lui envoya une rafale de balles dans le ventre. Il vida son chargeur sur ce pauvre homme et lui donna des coups de pieds dans les côtes, avant de lui donner le coup de grâce, d’une balle dans la nuque, avec son pistolet. J’ai hurlé tout en renversant mon lait. Un monsieur à côté de moi a alors mis sa main devant ma bouche.
Ensuite, ma mère m’a envoyée à Rouen chez mon oncle, gardien d’une propriété. Ce n'était pas un cadeau. Rouen étant un point stratégique pour les Alliés, les bacs étaient bombardés pour éviter que les Allemands ne continuent à les utiliser pour fuir par la Seine. En plus, comme Rouen était un noeud ferroviaire très important pour les Allemands, la ville était souvent bombardée. C’était horrible. Je me rappelle qu’un jour, alors que je pêchais, mon oncle m'a aidée à retirer mon hameçon coincé. Ce que je vis à ce moment me marquera toute ma vie. Le corps d’une femme était accroché et ce corps n'avait pas de tête. Pendant toute cette période, mon oncle a été un résistant. Je l’ai su bien plus tard.

« Le géranium sur la fenêtre »

A son bureau, après la guerre ;
chemisier confectionné dans un parachute blanc.
La veille au soir du Débarquement, mon oncle écoutait les messages personnels à la radio, et je me souviens de cette phrase « le géranium est sur la fenêtre. » A la suite de ce message, mon oncle nous a fait dormir dans la grotte…
Je me souviens encore des premiers Alliés en jeep, descendant le boulevard Gustave Flaubert, ils ne parlaient pas français, ils nous donnaient des chewing-gums, du chocolat. Après la libération de Rouen, en août 1944, j’ai retrouvé maman et ma « maison des souvenirs », à Équeurdreville, en compagnie de ma tante. Nous avions eu de ses nouvelles par la Croix-Rouge. Depuis cette époque terrible, je me suis engagée auprès des élèves pour délivrer un message de tolérance et au sein de la section locale de l’association du Souvenir français. »

Bernard Flais et les élèves de la MFR la Bagotière les Moutiers-en-Cinglais


Dans un petit village du pays de Falaise, la famille Flais s’est illustrée var de nombreux faits de résistance durant l’Occupation allemande. Bernard, le fils aîné, fut le témoin admiratif des actes de bravoure de son père.

« Les jours et les semaines passaient, on croyait l’affaire enterrée. Mais je sortais de la maison et par l'embrasure de la porte, je voyais des casques allemands. Et à 10 heures du matin, mon pauvre père a été emmené pour plus de questions. » En novembre 1941, la police allemande arrête puis emprisonne Julien Flais. Sa faute ? Avoir tenté de fournir des renseignements par pigeon voyageur. Quelques mois plus tôt, le fermier de Moulines découvre un parachute auquel est accrochée une boîte contenant l’un de ces volatiles. 
« Il était recommandé de le garder quelques jours, de le nourrir et de lui fournir des renseignements sur les Allemands » raconte aujourd’hui son fils, Bernard, âgé de 87 ans. « Mon père a indiqué un gros dépôt de munitions dans la forêt de Cinglais, un aérodrome de chasse en construction à Saint-Germain de Lançon et que les sous-marins allemands se réfugiaient dans le bassin Saint-Pierre, à Caen ». Mais les Allemands interceptent le pigeon et remontent la piste du père de Bernard. Des expertises et l’absence de preuves aboutiront en mars 1942 à la libération du résistant, qui restera marqué par cette épreuve.

Bernard Flais pendant la guerre.
« Mon père faisait parler les gendarmes allemands. »

Combattant de la Première Guerre mondiale, décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur, Julien Flais s’est engagé dans la Résistance aux premières heures. Avec sa femme, ils hébergent des orphelins, cachent et nourrissent quantité de combattants français et alliés, mais aussi des réfractaires au STO, à qui Julien fournit de faux papiers. En juin 1940, il sauvera 18 soldats français de la captivité. Il est également toujours à l’affût de la moindre information, notamment lors des fréquentes visites des gendarmes allemands qui viennent à la ferme chercher du beurre ou de la crème.
« Mon père les faisait parler. Il arrivait à savoir car il était agent de renseignement à l’organisation civile et militaire, et il a fait le coup à plusieurs d’entre eux. Par ailleurs, beaucoup de réfractaires se sont repliés dans des fermes, grâce aussi à des résistants qui les plaçaient chez des amis sûrs. Je suis incapable de vous dire combien mon père en a placé. On a eu quatre hors-la-loi chez nous, pendant deux ans. »


« Contre le mur avec la pointe de la mitraillette » 

Alors âgé de 17 ans, Bernard aura lui-même maille à partir avec la police allemande, qui soupçonnait alors la famille d’héberger neuf réfractaires : « On m’a collé contre le mur avec la pointe d’une mitraillette, revit-il. Je n'ai pas crâné, mais je n’étais pas impressionné. Une seule chose me préoccupait : que les autres se jettent dans la gueule du loup. »