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Rester un homme


Issu d’une famille espagnole qui avait fui le régime du dictateur Franco, Pedro Martin s’engage très vite dans la Résistance. Arrêté en 1943, il passe deux ans au camp de Sachsenhausen. 

Chez Pedro Martin, la Résistance est un héritage familial. Tandis que ses parents, réfractaires au régime totalitaire de Franco se réfugiaient en France, ses cousins s’engageaient dans les Brigades internationales pour sauver la République espagnole… Alors en 1939, lorsque la guerre éclate en France, le combat clandestin commence aussi pour lui. Il a quinze ans. « Un soir, à la boxe, j’ai pris le sac de mon cousin. À l’intérieur, il y avait des tracts anti- Allemands. Il me tombe dessus et me dit : “Puisque tu sais, tu vas faire comme moi maintenant.Le soir, il me donnait un paquet de tracts que je mettais dans les boîtes aux lettres avant de rentrer à la maison. » Puis, viennent les premières actions : vol de matériel militaire, surveillance, renseignement… « On savait que si on se faisait prendre, cela aurait des conséquences énormes. La plus grande peur, c’était de voir nos parents se faire fusiller à cause de nous. »


Interrogé durant cinq jours par la Gestapo 1943

Pedro Martin après guerre.
À la suite d’une mission de reconnaissance qui a mal tourné, Pedro Martin est arrêté à son domicile parisien par la police française. « J’avais 17 ans, j’étais devenu un terroriste. » Il subit, pendant cinq jours, les violents interrogatoires de la Gestapo qui lui brise la mâchoire et le crâne, avant d’être envoyé au camp de Sachsenhausen. « On était là pour mourir. Mais avant de mourir, on subissait le système concentrationnaire qui consistait à nous faire travailler 12 heures par jour ou par nuit, avec un litre de flotte, rutabagas le midi ou le soir. Et ça, je l’ai vécu pendant deux ans ». Là-bas, il faut se battre. Pas seulement pour survivre, mais aussi pour garder son humanité. « Tu vis, et surtout tu veux vivre. Mais pour ne pas mourir, il ne faut pas non plus tomber dans la “dégueulasserie”. Certains étaient capables de n’importe quoi. Alors il fallait tout faire pour ne pas devenir comme eux, pour une assiette de soupe. Tout faire pour rester un être humain. On a résisté à ça, on est resté des hommes ». En juin 1944, Pedro Martin et ses compagnons apprennent l’approche du Débarquement des Alliés par des civils travaillant dans le camp. La fin est proche, pensent-ils. Il leur faudra attendre le soir du 22 avril 1945 pour voir la porte du camp sauter dans un terrible vacarme. Face à eux, un soldat soviétique. « Il a posé sa mitraillette, et il a pleuré comme un gosse quand il a vu les squelettes qui arrivaient. J’y suis allé, moi aussi, je me suis traîné jusqu’à lui et on s’est embrassé. C’était un môme, il avait peut-être mon âge. »

Résister se conjugue toujours au présent

Rapatrié en France par un vol sanitaire, Pedro Martin, en très mauvaise santé, est hospitalisé pendant sept mois. « Ce qui m’étonne le plus, c’est d’être encore là aujourd’hui. » À peine sorti de l'hôpital, il accepte de suivre une délégation au Danemark pour témoigner et faire éclater la vérité aux yeux du monde. C'est seulement après avoir accompli ce “devoir de mémoire” qu’il retourne chez lui, à Aubervilliers, où ses proches le croient mort. Pedro Martin a alors 22 ans, et tente de reprendre le cours de sa vie. Depuis, il n'a cessé de témoigner auprès des jeunes générations. « Nous sommes des messagers de la mémoire. On doit renseigner les jeunes. Quand on était au camp, les uns les autres, on s’était dit qu’il fallait qu’on tienne le coup, pour raconter ce que ces assassins nous ont fait. Aujourd’hui quand on constate la situation de notre pays, on se dit ce n’est pas ça qu’on voulait. Mais malgré tout, quand on voit les jeunes, on se dit qu’il faut continuer. Résister se conjugue toujours au présent. Alors allez-y les gars. »

Matricule 84 364


Résistant, Bernard Duval est arrêté par la gestapo en mars 1944 et déporté au camp de Sachsenhausen. Il témoigne de la déshumanisation planifiée de l’univers concentrationnaire nazi, où un matricule tenait lieu d’identité.

« J’ai été arrêté le 10 mars 1944, devant ma mère, par deux Français qui travaillaient pour les Allemands, et jeté en prison. Le 20 mai, les détenus ont été rassemblés. Un SS nous a fait un discours pompeux, disant que nous aurions dû être fusillés mais que l’Allemagne, dans sa grande clémence, nous permettait de nous racheter en allant travailler pour elle. J’ai été envoyé dans un premier camp deux jours avant le Débarquement, nous avons été réunis et emmenés à la gare de Compiègne. Là, nous sommes rentrés à plus de 100 dans des wagons à bestiaux, ventilés par de petites meurtrières. Quand les portes se sont refermées, la température est montée et la soif est arrivée. Le convoi a duré trois jours et demi, sans boire, sans manger. Certains devenaient fous, d’autres essayaient de boire leur urine. Ceux qui mouraient étaient empilés au fond du wagon.


Trois ou quatre mois d’espérance de vie 

Enfin, nous sommes arrivés près de Hambourg, dans le camp de Neuengamme et nous avons pu boire. Une eau noire, sale, mais qu’on a bue avidement. Puis nous avons été emmenés dans un Block prévu pour 200 déportés. Nous y étions le double. Ensuite, nous avons été transférés au camp de Sachsenhausen, il fallait qu’on travaille comme des forçats. La vie d’un déporté n’était pas très longue, trois ou quatre mois. Les Allemands renouvelaient leurs cheptels par les arrestations dans les pays occupés. Je portais le matricule 84 364, qu’il fallait connaître en allemand. Il y avait un triangle de couleur à côté des chiffres. Le rouge, c’était les déportés politiques ; le noir, pour les asociaux, les fortes têtes ; le vert pour les droits communs ; le violet c’était pour les Tziganes et rose, pour les homosexuels. On était obnubilés par notre estomac qui criait famine et, en même temps, la faiblesse nous gagnait. On se consumait. Le 25 avril 1945, nous avons entendu de la bagarre, des explosions. On a vu les SS dans les miradors jeter leurs tenues militaires, s’habiller en civil, et s’en aller. On assistait à cela, impuissants, retenus par la double enceinte de fil de fer barbelé électrifié qui ceinturait le camp. Quand les Russes sont arrivés, ils ont ouvert la porte et coupé le courant. Ils nous ont ordonné de partir, mais on ne savait pas où aller. Il y avait des explosions, ça tombait de partout.

Des SS se faisaient passer pour des déportés 

Bernard Duval avec sa veste de déporté.
Alors nous sommes partis à pied, vers l’ouest, pour rejoindre la France. On a fait 140 kilomètres, tout doucement, en mangeant ce qu’on trouvait. Puis on est arrivés sur les bords de l’Elbe. C’est là qu’il y avait des échanges, entre ceux qui étaient prisonniers à l’ouest mais qui habitaient à l’est et nous, prisonniers à l’est alors que nous habitions l’ouest. Un jour l’un, un jour l’autre. On a traversé l’Elbe et de l’autre côté, les armées alliées nous attendaient. Il y avait un tribunal de campagne, qui contrôlait tout le monde, car il y avait des SS ou des tortionnaires qui se faisaient passer pour des déportés. Le lendemain, nous avons été conduits à la gare de marchandises, nous sommes montés dans un convoi de près de 60 wagons. Nous avons mis neuf jours pour rejoindre la France. On m’a donné un costume, mais je n’ai pas pu le mettre car il était trop grand. J’avais perdu 20 kilos. De retour en France, les gens ne voulaient plus entendre parler de la guerre. Ils étaient tournés vers la reconstruction. Rien ne nous a permis de nous épancher sur ce sur ce que nous avions vécu. De toute façon nous n’avions pas les mots qu’il fallait pour expliquer l’univers dans lequel nous avions vécu et tous les morts que ça représentait. Nous n’avons pas trouvé l’oreille attentive que nous aurions souhaitée. Parler aujourd’hui revient à tenir une promesse faite à ceux qui étaient dans les camps, qui sentaient leur mort arriver, savaient qu’ils n’allaient pas ressortir et nous disaient : « Surtout, si tu as la chance de revenir, tu diras ce qu’ils ont fait ces salauds-là ». À travers mon témoignage, c’est un peu leur voix qui parle. »

Paul Le Goupil et les élèves de 2de année de maçonnerie et de couverture de l'EREA Robert Doisneau de Saint-Lô


Pour une raison inconnue, près de 1 600 Résistants furent déportés au camp d’extermination d’Auschwitz Birkenau par le convoi du 27 avril 1944, surnommé « le convoi des tatoués. » La moitié environ survivra. Paul Legoupil est l’un d’eux. 

En 1942, Paul Le Goupil est un jeune instituteur de 20 ans à Grand-Quevilly à côté de Rouen. Il joue de l'accordéon dans les bals clandestins et distribue des tracts et des journaux contre le Service du Travail Obligatoire. Très actif dans la Résistance, responsable départemental du FPJ (Front Patriotique de la Jeunesse), il est à la tête d'un réseau de 400 personnes, « on luttait de toutes nos forces pour empêcher les départs en Allemagne. Notre objectif était de faire tout ce qu'on pouvait pour affaiblir l’Allemagne. » Suite à une dénonciation, il est arrêté avec 11 autres résistants en octobre 1943, enfermé et torturé à la Prison Bonne nouvelle de Rouen. « Plus tard, ce qui m'a fait survivre dans les camps, c'est la rage, l'envie de « faire la peau » à celui qui m'avait vendu. C'était un Français qui dénonçait les Résistants pour le fric (5 000 francs par mois à l'époque) ! Il en a dénoncé 200 et a été condamné à mort. » L'un de ses plus terribles souvenirs reste la nuit du 11 au 12 novembre : la Gestapo menace de tuer 10 de ses camarades, arrêtés en même temps que lui, s’il ne dénonce pas son chef. « J'avais dit que je ne parlerai pas, je n'ai pas parlé. Quelquefois, j'y pense encore, ça a été terrible, mon jour le plus difficile. » Les Allemands ne tueront pas ses 10 camarades, ce n’était qu’un odieux chantage pour obtenir les noms des chefs.

Voyage en enfer 

Paul Legoupil et son accordéon.
Le 27 avril 1944, son convoi de déportés politiques part de Compiègne. Parmi eux, se trouve le poète Robert Desnos qui mourra du typhus le 8 juin 1945 au camp de Theresienstadt. Pour l’heure, une centaine de prisonniers s’entassent dans le wagon à bestiaux de 18 mètres carrés. Ils atteindront Auschwitz Birkenau après un périple de quatre jours dans des conditions épouvantables dont le site de l’Amicale des Déportés Tatoués rend compte en ces termes : « Soif, asphyxie, et démence transforment certains wagons en cercueils ou cellules d’aliénés. Certains boivent leur urine, d’autres, rendus fous par la souffrance, veulent tuer leurs camarades et ne sont maîtrisés qu’à grand peine. » A leur arrivée, les déportés sont tatoués et rasés. Le matricule de Paul Legoupil est 185 899. Non loin de son baraquement, il parvient à apercevoir les condamnés à mort : des femmes, des enfants, des vieillards sélectionnés pour la chambre à gaz. « Nous avions appris par des déportés polonais, que ceux qui rentraient dans ces Blocks n'en ressortaient jamais. Certains d'entre nous avaient beaucoup de mal à le croire. » Il redoute alors que le même sort lui soit réservé. Mais le 12 mai 1944, comme la plupart de « ceux du 27 avril », il est envoyé au camp de concentration de Buchenwald. Il est d’abord affecté à l’usine Mitbau, où l’on fabrique des missiles. L'usine sera bombardée par les Alliés. Il travaille ensuite dans un Kommando d’Halberstadt, puis il est transféré au camp de Langenstein-Zwieberge, où les détenus doivent creuser des galeries sous la terre. C’est alors qu’il se blesse au coude en poussant un wagonnet.

Un plâtre salutaire 

Un détenu infirmier allemand lui fait un plâtre qu’il conservera longtemps pour éviter « d’aller crever au tunnel ». « Je nettoyais bien mon plâtre pour chaque visite médicale afin d’obtenir le billet qui m’autorisait à rester au camp où j’étais réquisitionné pour la corvée de soupe mais aussi pour la corvée des morts... Tous les matins, les morts étaient jetés à la porte du Block. On en mettait deux dans une couverture qu’on portait à quatre dans une petite cabane fermée à clé, car il y avait des vols de cadavres. Le fond du tas, c’était de la bouillie de morts… Incommodé par l’odeur, l’officier allemand s’impatientait et mettait son mouchoir sur son nez en nous disant « Fertig ! Fertig ! (Finissez ! Finissez !). Le jus formait une petite rigole et l’odeur venait jusqu’à nous dans le Block. » Le 6 juin 1944, il est à Buchenwald quand il apprend le Débarquement au cours d'un des bulletins d'information diffusés quotidiennement par les haut-parleurs du camp. Cette annonce redonne de l’espoir aux détenus et le désir de s’accrocher encore. « De mémoire, j’avais dessiné une carte de la région avec les villes et les kilomètres que je montrais à mes compagnons de Block. Malheureusement dans les semaines qui ont suivi, cela n’avançait pas aussi vite que nous l’aurions souhaité. En avril 1945, c’était la déroute, les Allemands nous ont évacués du camp, on a marché du 9 au 21 avril avant d'être récupérés par les Américains. Je vois encore mon premier libérateur au volant de sa jeep. »

" Ne pleure pas petit français, ne pleure pas ! "

 Rescapé d’Auschwitz, Charles Baron a survécu deux ans et demi dans les camps de la mort. Il n’était plus qu’un bout d’homme de 18 ans quand les soldats américains l’ont libéré en avril 1945.

L’annonce du Débarquement est-elle venue jusqu’à vous alors que vous étiez dans un camp de travaux forcés près d’Auschwitz ?
Oui, mais je ne saurais pas vous dire quand précisément. Naturellement, ce ne fut pas le jour même, mais assez rapidement. Il va de soi que nous n’avions pas la radio, ni accès au moindre journal dans un camp : nous vivions dans un autre monde. En revanche, je me souviens l’avoir appris par un Kapo. Il nous arrivait en effet de récupérer des infos en surprenant des bribes de conversations d’un gardien ou, dans les camps de travail, d’un entrepreneur qui employait des déportés.

Nous vivions dans un autre monde 


Civils et gardiens mangeaient des sandwichs parfois emballés dans du papier journal. On savait qu’on risquait notre peau en récupérant ces bouts de journaux. Mais pour nous qui étions privés de tout contact avec l’extérieur, c’était quelque chose d’absolument extraordinaire. Même si c’était en Polonais ou en Allemand, on parvenait à déchiffrer. La seule information que nous avons appris quasiment en direct, ce fut l’attentat auquel Hitler a échappé par miracle le 20 juillet 1944. Nous l’avons su le jour même en raison du comportement des gardiens nazis. Pendant quelques heures, ils ont ignoré si « leur » Führer était mort dans l’explosion. Ce fut la seule fois où j’ai vu nos bourreaux marcher la tête basse. Ils semblaient complètement perdus, ne s’occupaient plus vraiment de nous et parlaient entre eux sans se soucier de notre présence. Cela les a bien plus bouleversés que l’annonce du Débarquement.

Avez-vous regretté et compris que bien qu’informés du génocide en cours, les Alliés n’aient pas bombardé Auschwitz ? 
Ils ont pris des photos aériennes des camps, donc ils auraient pu bombarder. Force est de constater qu’ils n’ont pas souhaité le faire alors que cela aurait sûrement permis de sauver des vies. Rien qu’à Auschwitz, on estime à 1,1 million le nombre de personnes assassinées, dont le plus grand nombre dans les heures suivant leur arrivée. Et les chambres à gaz ont continué de tourner à plein régime jusqu’en novembre. 438 000 Juifs Hongrois ont été déportés à Birkenau entre mai et juillet 1944.

Les Alliés se sont moins posés de questions pour Hiroshima.
 En France, les derniers convois de déportation ont quitté Paris jusqu’aux derniers jours de l’occupation. Bien sûr que des bombardements n’auraient pas été sans risques pour les déportés. Mais il me semble incontestable qu’il aurait été préférable de mourir sous les bombes que dans une chambre à gaz dans les conditions atroces que l’on devine. C’est donc peu dire que je regrette que ces bombardements n’aient pas eu lieu. Les Alliés se sont moins posés de questions pour Hiroshima.
Charles Baron (debout les bras croisés) à l'hôpital militaire de Mainau en Suisse en juillet 1945. il a 19 ans mesure 1,60m et grandira de plus 20cm l'année suivante

Quelle a été votre réaction quand les soldats vous ont libéré ? 
Je me suis retrouvé devant deux GI’S de la 103e. J’ai sauté dans les bras du premier et je l’ai embrassé. Il était le symbole de ma liberté retrouvée. Lui ne cessait de me répéter : « Ne pleure pas petit Français, ne pleure pas. » Je crois qu’il était peut-être encore plus bouleversé : je ne pesais plus que 29 kilos. J’ai revu beaucoup de soldats de la 103e après la guerre, ils m’ont même fait membre d’honneur de la Division. L’un d'eux m’a un jour confié que s’ils avaient su ce qu’ils allaient découvrir dans les camps, ils n’auraient pas fait de prisonniers. Ces hommes ordinaires avaient un courage extraordinaire. Rien ne les obligeait à quitter leur petite vie tranquille pour venir risquer leur peau et venir me sauver en Europe. Jusqu’à mon dernier souffle, ils resteront « mes » héros. Sans eux, je ne serais jamais revenu.

Pendant ce temps-là, dans le fin fond de l'Allemagne...


Pendant que la France fête la Libération, l’enfer va continuer de longs mois pour Victor Perahia, déporté avec sa mère à Bergen Belsen dans le camp de concentration où mourut Anne Franck.

« Nous n’avons pas su que le Débarquement avait eu lieu. Dans le camp, nous étions complètement coupés du monde. Pendant que la France était libérée, ça n’en finissait pas de mourir autour de nous. Le pire ce fut le froid, au cours de l’hiver 44-45, où la température est descendue jusqu’à moins 20 degrés. Le plus terrible, c’était pendant l’appel : on devait parfois rester des heures au garde à vous en attendant que les gardiens daignent nous compter. Et quand enfin, ils se décidaient, si quelque chose leur déplaisait dans votre attitude, ils vous tiraient des rangs pour vous matraquer et vous laisser pour mort. Même s’il n’y avait pas de chambre à gaz, nous vivions dans la peur permanente et dans des conditions exécrables dont le but était de nous déshumaniser. On perdait le sens moral : il y a eu des scènes de cannibalisme à Bergen Belsen. Certains déportés avaient tellement faim qu’ils ouvraient le diaphragme des morts, sortaient le foie et le mangeaient. Pour arriver à de telles extrémités de sauvagerie, il ne faut plus être vraiment un être humain. Du reste, nous n’avions plus de nom, seulement un numéro de matricule.


Je n’ai jamais oublié le regard de mon père 

J’avais été arrêté avec mes parents à notre domicile de Saint-Nazaire dans la soirée du 15 juillet 42, la veille de la Rafle du Vel d’Hiv. Mon père n’était pas là quand les Feldgendarmen sont arrivés et ma mère qui prétendait ne pas savoir où il se trouvait a dû aller le chercher, sans quoi l’officier allemand lui a dit en français qu’elle ne me reverrait jamais. Je suis resté seul un quart d'heure avec ces soldats allemands qui parlaient entre eux. J'étais terrorisé. Au retour de mes parents, ils nous ont embarqués soi-disant pour un contrôle d’identité en nous assurant que l’on serait de retour chez nous deux jours plus tard. Petit à petit, le camion s'est rempli de toutes les familles juives de Saint-Nazaire prises dans la rafle. Le surlendemain, on nous a transférés à Angers. Ils ont alors annoncé que les hommes allaient être emmenés ailleurs. Mon père m'a pris dans ses bras, m'a fait des recommandations : de rester près de ma mère, de la protéger le cas échéant. Et il m'a regardé profondément dans les yeux. Je n’ai jamais oublié ce regard. Peut-être, se doutait-il que c’était la dernière fois que nous nous voyions ? Ce fut le cas : seulement 15 personnes sur les 850 de son convoi sont revenues d’Auschwitz. C’est par l’intermédiaire des rescapés de la marche de la mort, arrivant d’Auschwitz en janvier 1945, que nous avons appris l’existence des chambres à gaz. Nous avons alors tous compris, même moi enfant, ce qui nous attendait, même si on savait que les Allemands nous considéraient comme des otages, une monnaie d’échange en cas de besoin…

Le camp de transit de Drancy.
« Si tu m’aimes, tu vas remonter avec moi dans le wagon… » 

Pourtant j’avais toujours gardé un espoir. J’ai fini de le perdre dans « le train fantôme » où nous errions depuis des jours après avoir été évacués devant l’avancée du front allié. Ce fut lorsque ma mère a été rouée de coups par un Hollandais qu’elle avait réveillé par inadvertance. Je l’entendais crier et pleurer mais je couvais le typhus et j’étais tellement faible que je ne pouvais rien faire pour la secourir. Je me suis senti désespéré et quand le train s’est arrêté, je me suis laissé tomber à terre, suppliant ma mère de me laisser mourir. Elle a alors trouvé les seuls mots qui pouvaient encore me raccrocher à la vie : « Si tu m’aimes, tu vas remonter avec moi dans le wagon et on va essayer de continuer à résister. » Le 29 juin 1945, nous avons été rapatriés à Paris. A l’Hôtel Lutecia, on passait une visite médicale. Si votre état de santé semblait satisfaisant, on vous donnait une veste, un pantalon, une paire de chaussures, cent francs, et on vous lançait dans la nature. C’est peu dire qu’il n’y avait pas de cellule psychologique… On a bien senti que les gens n’étaient pas prêts à nous accueillir ni à entendre ce que nous avions vécu. La réinsertion a été longue et très difficile : nous n’étions plus comme les autres. »

Pierre Billaux et les élèves de CAP du Lycée Mézeray d’Argentan


C’est le portrait en noir et blanc d’un jeune homme photographié avant une guerre à laquelle il ne survivra pas. Pour Pierre Billaux, rescapé du camp de Neuengamme, cette photo est le souvenir d’une rencontre salutaire et d’une blessure qui ne s’est jamais refermée.

En 1943, Pierre Billaux intègre le réseau « Vengeance ». L’objectif est de former un groupe de combat qui sera opérationnel pour le Débarquement. Le commis de coiffure apprend le maniement des armes dans la clandestinité. Le 3 mai 1944, il est arrêté sur dénonciation, emprisonné à Alençon. Le 6 juin, toujours dans la prison ornaise, il vit un moment extraordinaire avec ses compagnons de cellule en apprenant le Débarquement. « Le sol tremblait sous l’effet des bombardements. Nous pensions être libérés sous peu. » Mais ce ne sera pas le cas. Quand Alençon est libéré le 12 août, cela fait déjà près de trois semaines que Pierre Billaux a été déporté à Neuengamme après avoir transité par Compiègne. Dans ce camp, les prisonniers doivent fabriquer des briques, une tâche particulièrement éprouvante, en étant aussi mal nourris et aussi mal vêtus. Par tous les temps, ils poussent des wagons dans les glaisières.

Le portrait d'avant-guerre du médecin
qui sauva le bras de Pierre Billaux
Des asticots dans les bras

Un jour, un pas de côté pour éviter une flaque d’eau, lui vaut un grand coup de schlague du « Posten ». Deux jours après, son bras est très enflé, la blessure s’infecte. Il voit son bras pourrir ; les asticots s’y installent ! Pour être admis à l’infirmerie, Pierre Billaux doit attendre la mort d’un déporté dont il prend le lit. Le médecin, un détenu également, doit pratiquer une incision à vif dans le phlegmon pour en extraire le pus. Mais grâce à ces soins rudimentaires, Pierre Billaux ne perdra pas son bras.

Rescapé d’une croisière macabre

Durant ses mois de déportation, Pierre Billaux parvient à suivre l’avancée des troupes alliées. L’espoir d’être libéré contribue à sa survie. Il rentre après avoir échappé aux bombardements des avions alliés abusés qui ont visé les trois paquebots où étaient entassés les centaines de rescapés des camps. La perversité ne connaissant pas de limites, leurs geôliers ont organisé cette croisière macabre sous le pavillon nazi dans le but, justement, de les faire assassiner par ceux qui devaient les sauver. Deux navires ont sombré dans la baie de Lübeck entraînant par le fond 7 500 prisonniers, cinq jours avant la fin de la guerre. Par chance, Pierre Billaux est monté sur l’Athen qui ne sera pas touché.

Au détour d’une visite 

Pendant plusieurs années, le rescapé accompagne les groupes de touristes sur les sites de la Bataille de Normandie. Un jour, un homme le complimente sur sa façon de raconter, certain qu’il doit avoir vécu les événements pour y mettre autant de coeur. Pierre Billaux évoque alors Neuengamme. Surpris, ses interlocuteurs appellent aussitôt un des membres du groupe qui leur a parlé de son frère médecin déporté au même endroit. Pierre Billaux s’empresse de demander son nom. La réponse le laisse sans voix : c’est le médecin qui l’a fait entrer à l’infirmerie et a sauvé son bras ! Lui a coulé avec le Cap Arcona, le 3 mai 1945.
Soixante-dix ans plus tard, il reste de cette histoire un petit cadre avec une photo en noir et blanc. Au décès de leur mère, le frère du médecin estima qu’il ne pouvait revenir qu’à Pierre Billaux.

Françoise Comte, avec les élèves de CAP de l'ETPN d'Alençon


En août 1944, deux mois après le Débarquement de Normandie, Françoise Comte - née Paysant - est déportée avec sa mère dans le camp allemand de Sachsenhausen. Leur libération interviendra près d’un an plus tard.

Françoise Comte vit son adolescence à Sées. Ses parents appartiennent à un réseau de résistants. Aînée d’une famille de trois enfants, elle se voit très vite confier des « missions » par son père. Le 26 octobre 1941, il l’emmène ainsi au cap d’Antifer, sur les hauteurs d’Étretat, et lui demande de dessiner tout ce qu’elle voit à main levée, en respectant les proportions, comme il le lui avait appris.
Quelques années plus tard, elle apprend par l’ingénieur de l’entreprise Jeumont l’importance de sa contribution : « Vous ne pouvez pas savoir comme on a été content quand on a su que le relevé que vous aviez fait était arrivé à Londres ». Ce dessin avait permis de détruire un poste de radars des Allemands, destiné à repérer les sous-marins dans la Manche.

« J’avais décidé de gueuler. »

Parmi les faits de résistance, celui du 4 juillet 1943 bouleversera la vie des Paysant. Ce jour-là, le père de famille porte secours et évacue des aviateurs américains dont le B-17 s’est écrasé à Belfonds, près de Sées. Il préfère ensuite mettre sous protection sa femme et ses enfants dans le nord de la Sarthe, à Assé le Boisne. « La dernière fois que j’ai vu papa, raconte Françoise, c’est au milieu du guet, ses chaussures à la main, sa chemise dépassant de son veston et emportant ses papiers ».
Françoise et sa mère sont malgré tout arrêtées par les Allemands, puis conduites de prison en prison, où elles subissent de nombreux interrogatoires. Certains sont d’une extrême violence, comme au Mans. « J’avais décidé de « gueuler ». Si bien que je ne pouvais plus prononcer aucun nom ; je ne pouvais plus dire « je ne sais pas ». Je connaissais beaucoup de gens qui auraient été arrêtés si j’avais parlé. Avoir réussi à ne rien dire est une fierté. » Françoise et sa mère vivent la nuit du 6 juin 1944 à Alençon, entre les murs épais du château des Ducs, transformé en prison. Elles entendent des mouvements de char, mais « peu d’informations venaient de l’extérieur laissant penser qu’il se passait quelque chose d’important. » Et pourtant, un événement va bouleverser le cours de leur vie…

« Comme une bête qui vous ronge à l’intérieur »

Sa veste de déportée et les sabots de bois fabriqués et
donnés par un autre déporté avant la libération du camp
Le 4 août 1944, toutes deux sont déportées en Allemagne, dans le camp de Ravensbrück. « À partir de ce moment-là, on n’avait plus de nom. Vous êtes un numéro. Alors moi, j’étais le 51 175 ». Puis, elles sont transférées au Kommando Gartenfeld dépendant du camp de Sachsenhausen. Les conditions de vie sont d’une extrême dureté : « On avait faim, on avait peur, on avait froid, on vivait avec les poux et les puces. Quand vous avez faim tout le temps, vous avez comme une bête qui vous plie en deux, qui vous ronge à l’intérieur. On avait un litre d’eau noire le matin, un litre de soupe - du jus dans lequel ils avaient cuit du chou - et trois ou quatre pommes de terre par bidon. »
Durant la déportation, Françoise Paysant n’a toutefois pas perdu ses réflexes de Résistante, sabotant le travail effectué pour l’entreprise Siemens, qui fabrique alors des câbles électriques pour l’aviation allemande. Après un ultime transfert à Sachsenhausen, son calvaire prendra fin le 23 avril 1945, lorsque les troupes russes et polonaises libéreront le camp.


Simon Igel et les élèves du Lycée Agricole de Saint-Hilaire du Harcouët


Né en Pologne, Simon Igel a été arrêté à Saint-Etienne le jour de ses 16 ans. Il est déporté le 7 octobre 1943 à Auschwitz où ses parents et ses deux frères ont déjà été assassinés.

« Quatre jours avant la Rafle du Vel d’Hiv, toute ma famille a été arrêtée par un inspecteur et deux agents qui nous ont emmenés à pied jusqu’à la prison d’Auxerre. Ce fut la dernière fois où j’ai vu mes parents et mes deux frères aînés. J’ai en effet été relâché car les lois antisémites prévoyaient alors de n’arrêter les Juifs qu’à partir de 16 ans. On m’a placé dans un orphelinat dont j’ai réussi à m’enfuir pour rejoindre des amis de mes parents. Bien m’en a pris, car cinq jours plus tard, les enfants juifs séparés de leurs parents ont été recherchés pour être livrés aux nazis. C’est la police française qui faisait ce sale boulot. Il ne faut jamais oublier que Vichy a fait preuve d’un grande zèle pour satisfaire les nazis, allant même jusqu’à devancer leurs attentes.
Plus tard, avec l’aide d’un passeur que j’ai payé avec l’argent récupéré dans notre maison, j’ai réussi à rejoindre la zone libre. Un autre couple d’amis m’alors accueilli à Saint-Etienne.
Mais le 18 août 1943, jour anniversaire de mes 16 ans, j’ai été arrêté à cinq heures du matin par la Gestapo, probablement sur dénonciation. Le lendemain, j’ai été emmené à la prison du Fort Montluc à Lyon où a été incarcéré et torturé Jean Moulin.
Après avoir été transféré à Drancy, j’ai été déporté à Auschwitz le 7 octobre dans un train de marchandises. Nous étions 100 par wagon. Sur les 1 000 personnes ainsi entassées, seulement 29 hommes et deux femmes sont revenus. Vous devez ainsi savoir que sur les 76 000 Juifs convoyés depuis la France, 2 500 seulement ont survécu, soit environ 3% ! 

Simon Igel et son matricule de déporté.
A droite, c’était la mort
Au bout de trois jours, nous sommes arrivés à Auschwitz Birkenau. On nous a accueillis avec toute la gentillesse que vous pouvez imaginer : des coups, des cris, des aboiements incessants des chiens… C’était vraiment quelque chose d’infernal. On nous ordonné de descendre des wagons et de nous mettre en deux colonnes, les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre. Des SS se trouvaient devant chaque colonne et, en quelques secondes, indiquaient à chacun d’aller se ranger à gauche ou à droite. Nous ne savions pas alors qu’ « à droite », cela signifiait la mort. Ceux qui étaient orientés dans cette direction partaient en effet directement à la chambre à gaz. C’était la « sélection ».
Quand je suis passé devant le SS, il a demandé à un interprète de de me demander mon âge. Instinctivement, j’ai répondu en allemand, langue apprise au cours de mon enfance à Vienne. Le «sélectionneur » (sic) a marqué un instant d’hésitation avant de me dire ceci que je n’ai jamais oublié : « Va à gauche, tu pourras faire garçon de course. »
Les homme « à gauche », nous avons été emmenés dans des camions au camp d’Auschwitz 3-Monowitz. Là, on nous a fait déshabiller et des déportés nous ont rasés tout le corps, c'est-à-dire y compris les parties les plus intimes. Ensuite, on m’a tatoué un numéro sur l’avant bras. Mon matricule était le 157 085. A partir de là, je suis devenu ce matricule. 

« Vous êtes là pour crever ! » 
Tous les déportés devaient savoir dire et comprendre leur matricule en Allemand. Car si vous ne répondiez pas à l’appel de votre matricule, vous risquiez des coups de toute sorte, voire d’être battu à mort. La vie ne tenait qu’à un fil.
Le Kapo qui nous avait « accueillis » nous avait prévenus : nous étions là pour travailler et pour, selon son expression : « crever ». A l’intérieur du camp, les nazis avaient délégué l’autorité à ces Kapos recrutés pour la plupart parmi les prisonniers de droit commun : des meurtriers, des escrocs... Ceux-ci ne connaissaient qu’un langage : la brutalité. Un jour j’ai reçu un violent coup de matraque pour avoir tenté de « chaparder » une pomme de terre. Ce coup a provoqué un abcès. J’ai été soigné par un chirurgien juif de Vienne, qui m’a trouvé une planque : je servais la soupe aux prisonniers « hospitalisés ». Ensuite, j’ai dû ramasser les morts tous les matins, les entasser dans une pièce, puis les charger sur un camion qui les emmenait à Birkenau pour les brûler. J’avais votre âge… Cela avait néanmoins un avantage car les morts ne mangent pas, mais comme leurs rations étaient prévues, je pouvais les récupérer et partager avec quelques copains.

La marche de la mort

La France avait été libérée, mais je l’ignorais. En fait, jusqu’à ma libération, je n’ai rien su du Débarquement ni des événements qui ont suivi. On a commencé à entendre des canons au loin : c’était les Russes qui approchaient. Et le 18 janvier 1945, après l’appel du matin, les SS nous ont mis sur les routes après nous avoir distribué double ration de pain. Nous avons marché deux jours, à raison de 35 kilomètres par jour, dans la neige par moins 20 degrés. Le premier jour, j’ai failli lâcher prise, et sans mon ami Sigi, je me serais laissé tomber, me condamnant à une mort certaine puisque les SS abattaient tous ceux qui n’en pouvaient plus.
Le troisième jour, on nous a fait monter dans des wagons à charbon à ciel ouvert où nous étions trop nombreux pour nous asseoir. Le train a fini par nous « lâcher » à Dora après que nous avons été refusés à Mauthausen déjà submergé. Quelques semaines plus tard, le 1er avril exactement, devant l’avancée des troupes alliées, on nous a transférés à Bergen Belsen. Là, pendant 15 jours, nous n'avons eu pour seule nourriture que de l'herbe et des betteraves pourries. Et puis le 15 avril à 15 heures, ce fut la joie indescriptible de voir arriver des jeeps de l'armée anglaise. Une autre vie allait pouvoir commencer. Mais, pour moi, tout était à reconstruire… »


Janine Boulanger et les élèves de la classe de 1re ES du Lycée Émile Littré d'Avranches

En 1939, Janine Boulanger est à Londres pour un séjour linguistique de deux mois. Elle y restera cinq ans. Dès décembre 1940, elle fait partie des 60 premières femmes engagées dans les Forces Françaises Libres. A seulement 17 ans…
 

Quelles étaient vos motivations ?
L'étincelle a été le 14 juin 1940 lorsque les nazis ont défilé à Paris sur les Champs-Élysées, cela m’a noué le ventre et le coeur. Très vite, Pétain est devenu notre ennemi. Le 19 juin, j’ai pris connaissance
dans les journaux de l'Appel du Général de Gaulle, j’ai décidé d'écrire à l'adresse indiquée. J’ai triché sur mon âge, me suis vieillie de deux ans, et j’ai intègré le corps des Volontaires Féminines le 5 décembre 1940. Avant, j’avais rejoint la Croix Rouge britannique pour soigner les blessés dans les hôpitaux. Avec notre jeunesse, on avait l’impression qu’on allait tout bousculer. Je me suis engagée
sans réfléchir, ça m'a paru naturel. Avoir mon mot à dire m'a permis de me sentir libre.

Quel était votre rôle dans les FFL?
J'ai d'abord été affectée dans l'Etat-major de la Marine comme hôtesse, j'ai aussi distribué du courrier, puis j'ai suivi un stage de conductrice pour voitures et camions. J'ai transporté les amiraux Muselier et d'Argenlieu. On ne prenait jamais le même chemin car il y avait sans cesse des bombardements qui visaient les bateaux sur la Tamise. Un jour, je conduisais l’Etat-major ; le lendemain, c’était le ravitaillement pour les civils. Il m’est même arrivé de conduire le Général Koenig. Dans ces cas-là, on a toujours une oreille discrète, on entend plein de choses qu’il ne faut pas répéter sur des missions
qui vont avoir lieu.

Avez-vous eu des moments de doute ?
Non, Hitler avait été trop loin. Et puis les Allemands eux aussi souffraient, je ne parle pas des nazis, mais des Allemands. D’ailleurs, après la guerre, je me suis réjouie de la réconciliation et du rapprochement francoallemand : il devait se faire.

" J’ai appris à être soldat avec des Anglaises. "


Comment les Anglais jugeaient-ils les Français?
Les Anglais étaient très accueillants, voire même amicaux. On nous invitait souvent à dîner. Le 14 juillet, nous avons été applaudis pendant le défilé. Quant à Churchill et de Gaulle, ils se respectaient malgré leurs quelques querelles. Par contre je me souviens qu’en 1940 quand Pétain a signé l’Armistice, un « bobby » est venu chez ma directrice de pension pour lui signaler qu’elle hébergeait une ennemie de la patrie… J’ai appris à être soldat avec des Anglaises. Souvent, dans des salons de thé où nous allions goûter, notre consommation était réglée par des civils. Quand on nous voyait
avec nos uniformes et l’écusson France sur l’épaule, on nous applaudissait.

Quelle a été votre perception du Débarquement ?
Je savais qu'il se préparait. A partir de 1943, les Britanniques ont été envahis par les Américains. C’était parfois invivable, certains se croyaient vraiment tout permis. De nombreuses autres nations étaient représentées à Londres ou dans la campagne environnante. On sentait que les préparatifs s’intensifiaient. Comme tout le monde, je n'ai connu le lieu que le 6 juin 1944. En l’apprenant, j’ai sauté de joie. Je tiens aussi à souligner le rôle de la Résistance en France. En commettant
de nombreux sabotages, elle a permis de retarder la remontée des troupes allemandes
en Normandie. Cela a été énormément bénéfique pour les troupes alliées dans les jours qui ont suivi le Débarquement.