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Léon Gautier et les élèves de 1re L du lycée André Maurois à Deauville

Engagé dans la marine nationale puis dans le commando Kieffer, Léon Gautier a participé en première ligne au Débarquement puis à la Libération de la France.

Pour comprendre son patriotisme et sa volonté de servir son pays, il faut remonter à la prime enfance de Léon Gautier. Dans un milieu ouvrier de Rennes, celle-ci fut marquée par le souvenir douloureux de la Première Guerre mondiale. « Dans chaque maison, vous aviez sur le mur le portrait d’un ou deux disparus de la guerre 14-18 : un frère, un père, un petit-fils... On nous a appris à haïr l’Allemand. Et l’on se rendait compte des dommages qu’avait causés la guerre, que c’était une misère. On voyait des reportages sur la guerre d’Espagne. »

 
« J’ai appris la date du Débarquement avant le Général de Gaulle ! »

Impatient de partir à la guerre, comme la plupart de ses camarades, l’apprenti carrossier s’engage à 17 ans dans la marine nationale (l’armée de terre et l’aviation ne recrutaient à partir de 18 ans). Il prend part à ses premiers combats en 1940 en Normandie, puis sert en Afrique de l’Ouest et au Proche-Orient. En 1943, pour être certain de participer au Débarquement, il se porte volontaire dans le commando Kieffer en Angleterre. Sélectionné, il est soumis à un entraînement extrêmement exigeant, « à balles réelles », en Écosse. « Porter le béret vert de commando est une grande fierté en Angleterre, même pendant la guerre, à tel point que les officiers britanniques nous saluaient dans la rue. » Léon Gautier et ses camarades sont cantonnés près de Southampton à l’approche du Jour-J, lorsqu’ils comprennent qu’ils débarqueront à Ouistreham. « On était privilégiés parce que l’Armée Française Libre n’avait pas été mise au courant. J’ai appris la date du Débarquement avant le Général de Gaulle ! s’exclame-t-il. « Nous étions très heureux de débarquer en France les premiers ! On voulait libérer notre pays, qu’on avait pour la plupart d'entre nous quitté quatre ans plus tôt. On était impatients : on rentrait chez nous ! » Le commando débarque finalement en première ligne à Colleville sur Orne (Sword Beach) et libère Ouistreham. « On était tellement entraînés que, pour nous, c'était un jour d'entraînement. » Puis il se bat aux marges du pays d'Auge, dans le secteur d'Amfreville et de Bavent.

« On nous a complètement oubliés après la guerre. »

Léon Gautier en janvier 1944
En septembre 1944, Léon Gautier est rapatrié en Angleterre, et le mois suivant épouse sa fiancée anglaise. Mais aux lendemains qui chantent, suit l’épreuve du retour à la vie civile. Démobilisé en août 1945, il revient quelques temps en France, mais faute de logement, repart vivre outre-Manche. Le « libérateur » se heurte également à l’absence de reconnaissance de ses concitoyens et de l’administration au point d’éprouver des difficultés à toucher des bons de rationnement et d’habillement. « On nous a complètement oubliés après la guerre. La France nous a oubliés ! » regrette-t-il. La discipline de fer à laquelle il a été rompu porte l’ex-fusilier marin à l’agressivité. « J'ai eu beaucoup de mal à m’en remettre, à être aimable comme j’aurais dû l’être. Se remettre dans la vie normale a été très dur ». En 1992 Léon Gautier s'installe à Ouistreham, tout près des côtes où il avait débarqué le 6 juin 1944. Il rencontre Johannes Borner quelques années plus tard. C'est le début d'une grande et belle amitié entre les deux ennemis d'hier.

Malgré-lui

Lucien Meyer fait partie des 134 000 Malgré-nous alsaciens et mosellans qui n’ont pas eu le choix. Il dut intégrer l’armée allemande en avril 1943. Fait prisonnier à Montormel, il finit la guerre sous l’uniforme français.

Lucien Meyer a exprimé les douleurs subies par les Alsaciens lors du second conflit mondial. Il se
souvient encore de la gare de Strasbourg, en 1940, rhabillée en rouge avec les croix gammées et une banderole annonçant : « Bienvenue dans le IIIe Reich ». L’Alsace devait être un territoire allemand : tout ce qui était français a été interdit. « On ne pouvait même plus porter le béret. Les noms de famille, les prénoms, les rues, tout était germanisé. Aux yeux de l’Allemagne, l’Alsace et la Lorraine devaient être un territoire allemand. »
Tout acte de résistance est puni. Pour céléber l’Armistice de la Première Guerre mondiale, l’un de ses camarades a étendu un drapeau français le 11 novembre 1941, il est envoyé dans un camp de redressement. À 18 ans, Lucien Meyer est obligé de rejoindre, malgré lui, l’armée allemande. Plusieurs Alsaciens ont refusé ou tenté de fuir. Ils seront fusillés et leurs parents envoyés dans des
camps de concentration. Le cas de conscience est insupportable pour le jeune Lucien : il ne peut
imaginer prendre le risque d’envoyer ses parents dans un camp.

Gravés en moi jusqu’à la fin de mes jours

Démobilisé à Paris en 1945.

Au moment du 6 juin, le soldat Meyer attend en Belgique au sein de son unité antichar. Il rejoint le
front normand à la fin du mois de juillet. Le 18 août, il se retrouve dans la poche de Falaise. Très rapidement, le cercle se resserre, les combats font rage. Ce qu’il voit à Montormel le décide à rendre les armes. « Mes trois jours à Montormel resteront gravés en moi jusqu’à la fin de mes jours. J’y ai vu un Canadien écrasé par un char, un Allemand pendu à l’entrée du manoir… et puis tous les autres. Et je ne parle pas de la puanteur ». Sa mémoire, pourtant infaillible, laisse place au silence.
Le Malgré-nous a déserté l’armée allemande. Il s’est débarrassé de son uniforme de la Wehrmacht et s’est caché dans la cave d’une ferme. Mais les Alliés ratissent le périmètre et ne tardent pas à le
débusquer : « J’ai entendu « haut les mains ! », je suis sorti de ma cachette et je me suis joint à une trentaine de soldats allemands qui brandissaient leur drapeau blanc et se rendaient à la 10e Peska, c’est-à- dire l’unité de reconnaissance de la 1re Division blindée polonaise. » Ensuite, les prisonniers sont transportés à Portsmouth, pour être interrogés : « C’est dans ce camp que j’ai mangé mes premiers biscuits et bu mes premières gouttes d’eau depuis six jours. » Reconnu comme malgré-nous, il est séparé des prisonniers allemands et on lui propose de s’engager dans l’armée française : « On a reçu un fusil Lebel, on a réappris à marcher au pas à la française, à saluer à la française, on a remis le béret. Et le 11 novembre 1944, j’ai défilé à Londres devant la statue du Maréchal Foch avant d’être démobilisé à Paris en janvier 1945. » Luzian est redevenu Lucien, mais la blessure ne s’est jamais complètement refermée.

Elzéard Bouffard et la classe BTS2 Tourisme du lycée André Maurois de Deauville

Quelques semaines avant de décéder, Elzéard Bouffard a confié sa douloureuse mémoire à des lycéens deauvillais venus à sa rencontre au Canada. Lui n’avait jamais souhaité refaire le chemin jusqu’en Normandie. Débarqué le 10 juillet, il y avait trop fréquenté la mort.

« Septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l’Allemagne. Je décide avec mon frère Auguste de m’engager volontairement dans l’armée canadienne en 1941. J’ai 19 ans. Nous travaillons dans une
entreprise de fabrication de pâte à papier. Le pays étant touché par la grande crise, notre enrôlement nous permet d’avoir une activité permanente et de manger à notre faim. Deux cousins se sont également engagés. Très vite, j’embarque pour l’Europe. La traversée maritime est périlleuse car nous sommes continuellement bombardés par les Allemands. J’arrive enfin en Angleterre pour une préparation qui va durer trois ans. A Londres, j’intègre un régiment anti-aérien pour défendre la ville et éliminer les avions allemands qui larguent des bombes.

Des bateaux à perte de vue


6 juin 1944, le Débarquement des Alliés en Normandie commence. Mon tour arrive le 10 juillet. On a embarqué sur des bateaux, on descend la Tamise jusqu’à Douvres, puis Calais, on longe les côtes normandes pour enfin débarquer à Graye sur Mer avec le 4e Régiment d’artillerie de la 2e Division canadienne. On était préparés, cela faisait trois ans qu’on attendait ça. Mais je suis quand même étonné par tous ces bateaux à perte de vue, par toutes ces jeeps, ces canons, ces camions sur les barges de débarquement et qui tournent autour des bateaux. Notre mission avec les armées américaines et britanniques des autres secteurs est de faire reculer les troupes ennemies pour les encercler. Je me souviens d’un village près de Bayeux, Hubert-Folie, que nous avons traversé et qui était en feu. Ce sont des images qui marquent.

Elzéard Bouffard de retour chez lui au Canada.


Bombardés par les Américains

Le 8 août, nous avons été bombardés par les Américains qui nous ont confondus avec des troupes allemandes. Parmi, les deux cents victimes canadiennes, j’ai perdu un ami, engagé comme moi. En août, mon régiment participe à l’encerclement de la poche de Falaise, Trun, Chambois, Cintheaux, cette tragique « vallée de de la mort », ainsi que nous, les Canadiens, l’appelions. La libération de l’Europe se poursuit en Belgique, aux Pays-Bas. Pour moi, les combats se finissent en Tchécoslovaquie où nous décidons d’offrir nos camions. Je profite d’une de mes permissions pour découvrir Versailles et Paris. Je suis rentré ensuite au pays sur le Queen Elizabeth pour reprendre une vie civile, une vie normale. Je ne suis jamais retourné en France, trop de morts… »

Pierre Billaux et les élèves de CAP du Lycée Mézeray d’Argentan


C’est le portrait en noir et blanc d’un jeune homme photographié avant une guerre à laquelle il ne survivra pas. Pour Pierre Billaux, rescapé du camp de Neuengamme, cette photo est le souvenir d’une rencontre salutaire et d’une blessure qui ne s’est jamais refermée.

En 1943, Pierre Billaux intègre le réseau « Vengeance ». L’objectif est de former un groupe de combat qui sera opérationnel pour le Débarquement. Le commis de coiffure apprend le maniement des armes dans la clandestinité. Le 3 mai 1944, il est arrêté sur dénonciation, emprisonné à Alençon. Le 6 juin, toujours dans la prison ornaise, il vit un moment extraordinaire avec ses compagnons de cellule en apprenant le Débarquement. « Le sol tremblait sous l’effet des bombardements. Nous pensions être libérés sous peu. » Mais ce ne sera pas le cas. Quand Alençon est libéré le 12 août, cela fait déjà près de trois semaines que Pierre Billaux a été déporté à Neuengamme après avoir transité par Compiègne. Dans ce camp, les prisonniers doivent fabriquer des briques, une tâche particulièrement éprouvante, en étant aussi mal nourris et aussi mal vêtus. Par tous les temps, ils poussent des wagons dans les glaisières.

Le portrait d'avant-guerre du médecin
qui sauva le bras de Pierre Billaux
Des asticots dans les bras

Un jour, un pas de côté pour éviter une flaque d’eau, lui vaut un grand coup de schlague du « Posten ». Deux jours après, son bras est très enflé, la blessure s’infecte. Il voit son bras pourrir ; les asticots s’y installent ! Pour être admis à l’infirmerie, Pierre Billaux doit attendre la mort d’un déporté dont il prend le lit. Le médecin, un détenu également, doit pratiquer une incision à vif dans le phlegmon pour en extraire le pus. Mais grâce à ces soins rudimentaires, Pierre Billaux ne perdra pas son bras.

Rescapé d’une croisière macabre

Durant ses mois de déportation, Pierre Billaux parvient à suivre l’avancée des troupes alliées. L’espoir d’être libéré contribue à sa survie. Il rentre après avoir échappé aux bombardements des avions alliés abusés qui ont visé les trois paquebots où étaient entassés les centaines de rescapés des camps. La perversité ne connaissant pas de limites, leurs geôliers ont organisé cette croisière macabre sous le pavillon nazi dans le but, justement, de les faire assassiner par ceux qui devaient les sauver. Deux navires ont sombré dans la baie de Lübeck entraînant par le fond 7 500 prisonniers, cinq jours avant la fin de la guerre. Par chance, Pierre Billaux est monté sur l’Athen qui ne sera pas touché.

Au détour d’une visite 

Pendant plusieurs années, le rescapé accompagne les groupes de touristes sur les sites de la Bataille de Normandie. Un jour, un homme le complimente sur sa façon de raconter, certain qu’il doit avoir vécu les événements pour y mettre autant de coeur. Pierre Billaux évoque alors Neuengamme. Surpris, ses interlocuteurs appellent aussitôt un des membres du groupe qui leur a parlé de son frère médecin déporté au même endroit. Pierre Billaux s’empresse de demander son nom. La réponse le laisse sans voix : c’est le médecin qui l’a fait entrer à l’infirmerie et a sauvé son bras ! Lui a coulé avec le Cap Arcona, le 3 mai 1945.
Soixante-dix ans plus tard, il reste de cette histoire un petit cadre avec une photo en noir et blanc. Au décès de leur mère, le frère du médecin estima qu’il ne pouvait revenir qu’à Pierre Billaux.

A l'ouest, du nouveau !

Grigory Konvisserre est tout jeune militaire lorsque l’Allemagne envahit l’URSS. Engagé sur plusieurs fronts, il rend compte des souffrances au combat, du patriotisme des troupes jusqu’à ce que, de l’ouest… vienne du nouveau.

Il a souvent du mal à cacher les drames et les souffrances vécus. Le baptême du feu en juillet 41 est terrible pour son régiment de fusiliers motocyclistes. Il n’a que des grenades à opposer aux mortiers : nombre des camarades de Grigory Konvisserre tomberont sur place. « Si l’ordre de reculer n’avait pas fini par être donné, nous serions tous morts lors de notre premier combat » explique-t- il. À la surprise générale, en dépit du pacte de non agression signé deux ans plus tôt entre les deux pays, l’Allemagne vient d’envahir l’URSS.

« On arrachait de l’herbe pour manger. »
Grigory Konvisserre en 1944.

Le soldat natif d’Ukraine combat sur plusieurs fronts : Smolensk à l’ouest, Kiev au sud-ouest, puis le Caucase. À partir de 1943, il rejoint le front central et participe à la grande bataille de Biélorussie, à l’été 1944. Les Alliés viennent alors de s’engager dans la Bataille de Normandie. « L’ouverture du
‘‘deuxième front’’, nous l’attendions depuis 1942. S’il avait eu lieu cette année-là, l’Union soviétique
aurait subi beaucoup moins de pertes ! Les Alliés nous ont beaucoup aidés en 1944 par ce deuxième front et par leur superbe équipement.
» Les conditions de vie des soldats soviétiques s’améliorent également sensiblement : « En 1943, on arrachait de l’herbe pour manger. Alors, quand les conserves de viandes américaines sont arrivées, on a soufflé ! On dormait par terre, sur la neige, et l’on se réveillait les uns les autres pour ne pas mourir gelés. Avant le combat, on nous donnait 100 grammes de vodka, qu’on appelait ‘‘les 100 grammes de Staline’’ ! ». En quatre ans de guerre, Grigory passe deux ans et demi au front. « Personne ne pouvait tenir un rythme pareil. On avait des moments de repos. Je me souviens alors des danses, des clubs… On menait une vie normale. » Il n’ignore toutefois pas le sort que connaissent les civils. « La Biélorussie a perdu un tiers de sa population. Les fascistes imaginaient l’esclavage pour les survivants. Mes parents ont eu de la chance, mais ma tante a péri. » Malgré cela, jamais lui ni ses compatriotes n’envisagent la soumission à l’envahisseur : « Les conditions étaient très difficiles, mais je peux dire avec certitude qu’il ne nous venait pas à l’idée que l’Allemagne puisse vaincre. »

« Pour la patrie, pour le parti, pour Staline ! »

Le patriotisme est plus fort que tout, comme le crient les soldats en armant leur fusil : « Pour la
patrie ! (fusil à la hanche) Pour le parti ! (fusil en avant) Pour Staline ! (fusil bras tendus).
» Grigory
apporte toutefois une nuance : « Bien sûr, on a combattu pour la patrie et pour Staline, mais pendant la guerre, personne ne se demandait si untel était communiste ou pas. » La Biélorussie délivrée, il participe à la libération de la Pologne, de Berlin et de la Tchécoslovaquie. L’officier soviétique se souvient du régiment Normandie Niemen, de ses « pilotes français héroïques, dont quatre ont reçu le titre de Héros de l’Union soviétique », et des paroles d’une chanson écrite en leur honneur. Un sourire de fierté éclaire son visage lorsqu’il évoque la libération, avec son unité, des 7 000 prisonniers du camp de concentration de Babelsberg, près de Berlin. «Parmi eux, il y avait Edouard Herriot, ancien président du Conseil de la IVe République et son épouse ! »


Charles Wilson et les élèves du Lycée de Winchester (Kentucky)


Charles E. Wilson débarque avec son char à Utah Beach le 6 juin. Il combat avec la 4e Division d’infanterie jusqu’en Allemagne. Le 29 avril 1945, il découvre Dachau…

Pouvez-vous nous raconter votre Débarquement ?
Après 25 heures d’attente à Portsmouth, nous sommes partis pour une lente traversée de la Manche. Ça nous a paru une éternité. Sur notre navire, la question se posait encore de savoir si l’attaque aurait lieu dès le 6 juin ou pas. Nous avions pour objectif de faire la jonction avec la 101e Airborne.
Quand nous avons débarqué sur la plage avec les chars, ça tirait de partout. Mais ça n’avait rien à voir avec la boucherie d’Omaha. Surtout, nous avions l’avantage sur les Allemands. Avec notre mitrailleuse située sur le dessus du char, nous mettions dans le mille à chaque fois. Notre officier est passé et nous a dit « Bon boulot, les gars ! »

Quelle fut votre première impression en arrivant à Utah Beach ?
C’est l’appréhension qui dominait. Depuis notre arrivée à Liverpool à la fin de l’année 1943, nous ne savions rien, ni sur ce que nous allions faire, ni sur le lieu où cela allait se dérouler. On savait juste que les Allemands nous attendraient. Mais une fois sur place, chaque homme était prêt. Je n’en étais pas moins effrayé.

Maison par maison

Comment s’est passée la prise de Cherbourg ?
Après avoir combattu à Sainte-Mère-Eglise, nous nous sommes dirigés vers Cherbourg. Même si le commandement allemand a signé un acte de reddition le 26 juin, il a encore fallu débarrasser la ville de ses occupants dont certains continuaient de résister. Ça s’est fait maison par maison. Je me souviens que nous avons fait prisonniers de jeunes gamins, endoctrinés dans les camps d’Hitler. On aurait dit qu’on venait de les enlever à leur mère. Beaucoup de jeunes ne voulaient pas se rendre et furent tués. Neuf jours plus tard, les hommes-grenouilles de la Navy ont débarrassé le port des mines afin de permettre l’accès de tous les navires d’approvisionnement. Cherbourg est devenu alors le port le plus actif du monde.
En vue de libérer Saint-Lô, nous avons ensuite engagé la bataille dans le Bocage, au cours de laquelle notre pilote de char a eu les deux jambes arrachées. J’ai dû prendre sa place pour le reste de la guerre.

Ensuite, c’est la libération de Paris…
 Oui, la 4e division a progressé vers Paris, libérant des dizaines de communes au passage. Le 24 août, jour de mes 29 ans, l’ordre tombe : « Vous allez libérer Paris ! ». Le lendemain, nous sommes entrés avec les chars dans les faubourgs de la capitale. Le nôtre n’a pas même pas eu un coup à tirer. Nous sommes restés à l’arrêt durant quatre jours et nous avons dansé dans les rues avec la population. Nous étions pourtant très sales : comme nous devions être toujours prêts à partir, nous vivions et dormions dans les mêmes tenues depuis le Débarquement.

Irrespirable
Libération du camp de Dachau :
soldats américains devant un charnier.
Allemagne, 29 avril 1945 / Mémorial de la Shoah.

Vous attendiez-vous à ce que vous alliez découvrir des mois plus tard à Dachau ?
Non, surtout que nous sommes tombés dessus par hasard. Nous avons commencé à sentir une odeur de ferme. Mais il n'y avait rien autour. C'était quelque chose d'autre. Ça venait de ma droite et j’ai demandé à mon commandant de bien regarderdans cette direction. Plus nous avancions, plus l'odeur devenait forte, irrespirable. Nous avons fini par localiser de vieux bâtiments en ruine. J’ai arrêté mon char et j'ai vu un nombre de  cadavres incalculables, vingt ou trente mille, nus, empilés les uns sur les autres. On m’a demandé par radio pourquoi nous nous étions arrêtés. Je leur ai dit qu'il se passait quelque chose ici, quelque chose d'horrible. Je suis sorti du char et, en tournant la tête, j’ai aperçu des détenus qui avançaient dans notre direction. Ils ne parlaient pas, ne souriaient pas, mais ils étaient encore en vie. Trois nouveaux chars sont arrivés derrière le mien. On m’a redemandé la raison de cette halte. J’ai alors répondu que je ne bougerai pas mon char avant que quelqu’un vienne s’occuper de « ça », que je n’avais pas les mots pour le dire.

Albert Figg et les élèves de 2de, 1re et Terminale Techniciens Chaudronnerie Industrielle du lycée Marcel Mézen d'Alençon


Débarqué le 24 juin, Albert FIGG évoque « sa guerre d’artilleur » et les premiers contacts avec une population locale qui ne fut pas toujours accueillante…

Quel accueil avez-vous reçu de la population locale ?

Mes premiers contacts n’ont pas été bons. Les gens nous en voulaient, et c’était compréhensible, parce que nous avions bombardé et tué beaucoup de Français au moment et à la suite du Débarquement. Certains fermiers étaient les plus hostiles parce qu’ils avaient perdu presque tout leur bétail. En plus, on les volait pour améliorer notre nourriture essentiellement faite de conserves : lait en poudre, oeufs déshydratés, biscuits, pas de pain…
Une fois, j’étais rentré dans un poulailler voler les oeufs, puis dans un champ pour traire une vache. Je venais de finir de remplir ma tasse en fer quand le fermier est arrivé en hurlant et brandissant ce que de loin je croyais être un fusil.

« Ces sales Anglais »


Tout ce que je pouvais comprendre, c’était : « ces sales Anglais. » Je me suis sauvé. Alors que je m’approchais de mon canon, je suis tombé, j’ai renversé tout mon lait et cassé les oeufs que j’avais
mis dans ma poche. J’étais tellement furieux après ce fermier qui venait de m’empêcher d’avoir enfin un petit déjeuner décent que j’ai ramassé mon fusil, l’ai mis en joue et tiré un coup en l’air. Le
pauvre homme a lâché son « fusil » (en fait un bout de bois comme je m’en suis rendu compte en revenant dans le champs) et s’est enfui à toutes jambes, persuadé que j’allais le tuer. Maintenant vous comprenez mieux pourquoi les fermiers n’étaient pas contents.

Pourtant, vous étiez les libérateurs ?
Albert Figg en 1944.

Bien sûr, et depuis, j’ai pu mesurer toute la gratitude des Normands. Je tiens d’ailleurs à les remercier au nom de tous les vétérans pour le merveilleux accueil que nous recevons à chacun de nos retours en France, et aussi pour le respect témoigné, à travers le soin attentif porté aux lieux de mémoire, à tous nos camarades enterrés ici.

« Moi, c’est l’héroïsme des Résistants que je n’ai jamais oublié »

J’ai aussi remarqué que vous nous qualifiez de « héros » : je ne me suis jamais considéré comme un héros. Nous étions simplement des libérateurs venus faire notre devoir. Moi, c’est l’héroïsme des Résistants que je n’ai jamais oublié. Le fil de cette généreuse hospitalité ne s’est jamais interrompu, et cela sans nous adresser une plainte envers les pertes dues à nos bombardements et à nos tirs d’artillerie auxquels j’ai donc moi-même contribué. Malheureusement, les instruments de la guerre sont bien incapables de distinguer l’ami de l’ennemi : c’est cela l’horreur de la guerre…

Avez-vous tué quelqu’un ?

Je ne sais pas vraiment. Je sais que cela peut paraître drôle d’être un combattant et de n’avoir jamais vu un soldat mort. Mais avec le canon 150 millimètres dont j’avais la charge, j’étais positionné à l’arrière : je tirais six kilomètres derrière la ligne de front. En fait, je n’ai jamais vu d’ennemis durant le combat, mais des prisonniers de guerre, une fois que les tirs avaient cessé.

De ne pas savoir, cela vous fait quel effet ?


Rien de particulier, car je n’ai jamais pensé à cela.

Quel était votre sentiment à l’égard des soldats Allemands ?

J’en ai rencontré beaucoup, il m’est même arrivé de leur serrer la main, mais ils étaient tous de la Wehrmacht : des soldats ordinaires. Ceux-là n’étaient pas différents des Anglais. Ils obéissaient aux ordres : s’ils ne se battaient pas ou s’enfuyaient, ils étaient fusillés. Les seuls Allemands que j’ai haï, ce sont les nazis. Eux ont commis des meurtres systématiques atroces comme l’assassinat des résistants de la Prison de Caen, en représailles au Débarquement. Ils ont abandonné les cadavres dans la cour pour que nos troupes les enterrent.

Pour la mère patrie


Pour Bill Mc Gowan, gravement blessé à Tilly la Campagne, la Bataille de Normandie s’achève dès la fin du mois de juillet 1944. Mais pas un instant, il ne doutera des raisons qui l’ont conduit si loin de ses terres canadiennes, mais si proche de ses origines européennes.

Né en Ecosse en 1924, Bill Mc Gowan, a migré avec sa famille au Canada à l’âge de deux ans. Ses origines le motivent : il veut participer à la libération de son Europe natale et défendre sa patrie. A 18 ans, il estime de son devoir de se battre pour cela. En août 1942, suivant l’exemple de son frère aîné, il s’engage dans l’armée de son pays d’adoption. Après avoir suivi l’entraînement du Canadian Armoured Corps, il est envoyé en Angleterre en mai 1943. Il prépare le Débarquement en Normandie
au sein du Régiment de blindés, Fort Garry Horse.

Les leçons de la tragédie dieppoise

Les Canadiens ont encore en mémoire l’échec sanglant de la tentative de débarquement à Dieppe le 19 août 1942. Sur les 6 000 soldats alliés engagés dans l’opération Jubilee, plus des deux tiers sont portés disparus en quelques heures : tués, blessés ou faits prisonniers. Avec plus de 900 morts, l’Armée canadienne qui composait l’essentiel des troupes (près de 5 000 hommes avec un millier de Britanniques, une cinquantaine de GI’S et une quinzaine de FFL) a payé le plus lourd tribut. Cette catastrophe humaine a aussi été un désastre stratégique qui a néanmoins livré de nombreux enseignements. Et à la veille de débarquer en Normandie, son souvenir n’entame pas la confiance et le moral des troupes. Bill Mac Gowan est lui-même convaincu que cet échec va permettre de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il ne participe pas au Débarquement le 6 juin et arrive sur les côtes normandes dix jours plus tard, à Juno Beach. Interrogé sur son sentiment à l’égard de la France et des Français, Bill Mc Gowan se souvient avoir « découvert des paysages magnifiques et reçu un accueil merveilleux de la part des habitants. »

Si c'était à refaire...
Lithographie, Bill Mc Gowan cinquième en partant de la gauche, 2e rang

En Normandie, Bill Mc Gowan participe à l’opération Windsor pour la prise de l’aéroport de Carpiquet. Suite à cette opération, un groupe de six officiers est envoyé à Tilly la Campagne. Le Lieutenant Mc Gowan est l’un d’eux. Le 25 juillet 1944, une bombe s’abat sur le groupe : trois des officiers se protègent dans une tranchée, deux sont tués. Gravement blessé au dos et à une jambe, Bill Mc Gowan est évacué vers l’Angleterre. Il a malgré tout eu plus de chance que son frère aîné qui sera tué au cours des combats sur le sol normand. Rétabli, il reprend le combat à Oldenburg en Allemagne quelques semaines avant la fin de la guerre. Il se trouve à Dettenheim aux Pays-Bas au moment de la
capitulation allemande. Bill Mc Gowan ressort de la guerre profondément marqué par ce qu’il a vu et vécu. « Pourtant, malgré ces horreurs, si c’était à refaire et si je pouvais remonter le temps, je n’hésiterais pas une seule seconde à m’engager car il était de mon devoir de défendre mon pays. Il y a des moments où on ne peut plus reculer et des causes qui valent la peine de risquer sa vie. »

Bernard Dargols et la classe de 2A CAP Hôtellerie Restauration du CFA FIM d'agneaux

1938 : Bernard Dargols part à New York pour quelques mois. Il a 18 ans et des airs de jazz plein la tête. Il est bien loin de se douter qu’il devra patienter six ans avant de rentrer en France dans une atmosphère de chaos sur une plage qu’il ne connaît pas. Le GI Dargols débarque ainsi le 8 juin à Omaha, chargé d’ouvrir la voie…

Octobre 1940 : dans un cinéma new-yorkais, Bernard Dargols voit aux actualités une image qui lui retourne l’estomac : « Pétain serrant la main d’Hitler : cela ne me convenait pas du tout. » Deux ans plus tard, convaincu par ses camarades d’usine de rejoindre l’armée américaine, il s’entraîne dur au camp de Fort Dicks pour intégrer l’infanterie, quand : « un jour, on me présente une carte de France où les villes sont désignées par des lettres et les fleuves par des chiffres. L’officier me montre le point B2. Aussitôt, je lui réponds : Orléans sur la Loire. » Il n’en faut pas plus pour que le « GI français » se retrouve au Camp Ritchie dédié au renseignement militaire.


« Ne dites jamais que vous venez occuper la France. »

Début de l’année 1944 : les préparatifs du Débarquement ont commencé en Grande-Bretagne et le sergent chef Dargols doit informer ses camarades sur ce qui les attend sur le sol français. « J’insistais toujours sur un point : la France n’est pas un pays ennemi, ne dites jamais que vous venez occuper la France, mais dîtes bien que vous venez la libérer. » 5 juin : embarquement à Cardiff sur un Liberty ship. Trois jours de traversée, dans des conditions parfois difficiles, seront nécessaires pour qu’enfin Bernard Dargols puisse faire rouler sa Jeep, baptisée la Bastille, sur le sable normand. A Omaha, le massacre a eu lieu deux jours plus tôt et le décor de ses retrouvailles avec la France a des images de chaos. La plage est jonchée de cadavres, le bruit aussi est fracassant. « Les navires bombardaient au-dessus de nos têtes pour protéger notre avancée. Le front n’était encore qu’à trois kilomètres, à Formigny. »
Bernard Dargols en 1944.

« 2 heures pour rentrer… »


C’est justement dans ce village que l’agent de renseignement va accomplir sa première mission. Le colonel Christiansen le briefe : « On va t’adjoindre un policier militaire qui sera chargé de ta sécurité. Tu laisses à un copain tous tes papiers, lettres et photos. Tu as deux heures pour rentrer et ramener tous les renseignements que tu as appris à demander. Après deux heures, tu seras considéré comme perdu. » Accompagné d’un policier militaire, Bernard Dargols entre dans Formigny prudemment. « J’avais la trouille : on ne savait pas s’il y avait encore des Allemands dans le village. J’étais comme un éclaireur envoyé en reconnaissance pour ouvrir la voie. »

« A force d’avoir peur, on n’a plus peur. »

La population est intriguée par cette drôle de petite voiture au nom français, cet uniforme qui n’a rien d’un uniforme allemand, cet américain qui leur parle français « avec l’accent parisien. » Distribution de chewing-gums et de chocolats aux enfants, de cigarettes aux aînés : on sympathise. Un vieux paysan l’embrasse en pleurant : enfin libre ! L’émotion est partagée. Les renseignements affluent : nom de l’unité, nombre d’hommes, équipement, position des dépôts de carburants, de munition, moral des troupes, leurs activités…. Il est temps de rentrer faire son rapport. Trévières, Cerisy La Forêt… les missions s’enchainent. Toujours le même scénario, toujours la même angoisse quant à la possible présence de soldats ennemis pour le « recevoir », toujours « deux heures pour rentrer ». Avec le temps, Bernard Dargols s’organise. Il cherche les plus gros fermiers, ceux qui ont été obligés d’accueillir l’ennemi et sont donc a priori les mieux informés. Et puis, la peur se dilue : « L’angoisse se maîtrise quand elle est continue. A force d’avoir peur, on n’a plus peur. » Des mois plus tard, de passage à Paris, il profite de deux heures de permission pour retrouver sa mère qu’il n’a pas vue depuis six ans. Au moment, de repartir, le fils entend l’éternelle recommandation de son enfance : « Surtout fais bien attention en traversant la rue… » Bernard Dargols en rigole encore.

Hans Höller et les élèves de 1re du lycée Littré d'Avranches

En 1944, Hans Höller commande une section de la 21e Panzerdivision, stationnée à Cairon, au Nord-Ouest de Caen. Il croit dur comme fer que les fortifications du mur de l’Atlantique rendent tout débarquement impossible…

Bien que tout laisse penser que le Débarquement allié se produira dans le Pas-de-Calais, Rommel est venu plusieurs fois en Normandie inspecter le système de défense. Le 30 mai, il donne ses consignes à la 1e Panzerdivision : la contre-attaque devra être immédiate en cas de Débarquement. Le Lieutenant Hans Höller enregistre l’ordre mais ne croit guère qu’il aura à l’exécuter. Non seulement, ce n’est pas en Normandie que cela se passera mais sa confiance est telle dans le mur de défense qu’une telle entreprise lui paraît inenvisageable ; encore moins sa réussite. Pourtant, sept jours plus tard, la section de Hans Höller se retrouve en fâcheuse position à tenter de repousser l’inimaginable déferlement des troupes alliées. Dès les premières heures de la nuit du 6 juin, ses canons antichars sont entrés en action contre la 5e Para Brigade dans le secteur du Château de Benouville. En vain, les Alliés traverseront Pegasus Bridge vers midi. « Nous étions isolés, sans pouvoir recevoir de soutien en provenance de l'arrière. » Le Mur de l’Atlantique que Hans Höller croyait infranchissable se fissure sous ses yeux. L’impossible est en cours… Et il doit se replier dans son abri à Hérouville où le 7 juin, sa section subit un pilonnage incessant. « Les bateaux, les chars, les avions : ça canardait de partout !» Durant plus d’un mois, les combats s’enchaînent comme une ronde infernale jusqu’à ce que les Allemands abandonnent ce qu’il reste de Caen. Le pire est encore à venir pour les perdants acculés dans le « Couloir de la mort » dont Hans Höller parvient à s’échapper en août 1944.
Hans Höller en 1944.


« Encombrant »

Mais deux mois plus tard, il est fait prisonnier dans les Vosges par les Américains. « Ayant moi-même toujours traité les prisonniers très correctement, j’ai été choqué de la manière dont j’ai été battu et presque abattu. Je suis arrivé dans un camp américain dans lequel j’ai été soumis à d’interminables interrogatoires. J’ai tenu bon et je suis resté inflexible. J’ai alors été envoyé à Marseille dans un wagon de marchandises, et finalement aux États-Unis par bateau. » C’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’il apprend donc la fin de la guerre. « Alors, pour la première fois, j’ai pris conscience du fait que j’avais sacrifié ma jeunesse de manière absurde. » En février 1946, on le ramène en France où il est libéré le mois suivant après un ultime séjour dans un camp de prisonniers. Le retour à la vie normale a été très difficile au début : « J’étais très aigri et ne voulais plus rien savoir des événements de la guerre, ni en parler. Il m’a fallu un certain temps pour travailler omme ingénieur parce qu’en tant qu’ancien officier dans la Wehrmacht on m’estimait « encombrant. »

Une vie sauvée

Il lui faudra encore des décennies pour s’ouvrir à nouveau et « régler ses comptes avec ce passé douloureux. » En 1989, un voyage en Normandie l’y aidera. Il repasse alors par les lieux de combat et retrouve la famille du couple âgé qui l’hébergeait à Cairon et avec qui il dialoguait en anglais. Quand on lui demande s’il regrette certains actes que le Lieutenant Höller a pu devoir commettre, le digne vieil homme se souvient alors de ce grand bâtiment non signalé dans lequel il était entré avec quelques soldats. « Il s’est avéré que c’était un foyer d’accouchement qui n’avait pas été signalé par un drapeau de la Croix rouge. Alors nous nous sommes retirés pour empêcher toute attaque contre ce bâtiment de la part des Anglais. » Et puis, il y a ce jour de juillet 1944 où il reçoit l’ordre d’exécuter un résistant fraîchement arrêté. Il décide de le relâcher et demande à son sous-officier d'emmener le condamné à l'abri des regards et de le laisser filer. Ne dit-on pas que l’on mesure la valeur des hommes à l’aune de leurs refus ?


Yvan Sibonni et les élèves du CFA Promotrans de Mondeville


En 1943, Yvan Sibonni a quitté Constantine en Algérie, pour s’engager dans les Forces Françaises Libres. Agé de 18 ans il est l’un des benjamins de la 2e DB, bien déterminé à chasser l’ennemi d’un territoire qu’il ne connait pourtant pas encore.

Enfourchant son vélo, traversant les frontières entre l’Algérie et la Tunisie, il part à la recherche d’une unité susceptible de l’enrôler, et rencontre le 3e Régiment d’Artillerie Coloniale. Engagé, Yvan fait ses classes au Maroc avant d’embarquer à Oran comme canonnier avec la 2e Division blindée du Général Leclerc. « A notre passage les femmes faisaient le signe de croix, pressentant sans doute que beaucoup d’entre nous n’allaient pas revenir. »

Embrasser le sol

Quelques mois après un entraînement intensif en Grande-Bretagne, Yvan Sibonni traverse la Manche au milieu de ses compagnons d’armes sur les péniches avec leurs chars. Ils débarquent à Utah Beach le 1er août 1944. « Quand on a posé le pied sur cette terre de France, que je ne connaissais pas, je voyais tous mes camarades s’agenouiller et embrasser le sol. Alors j’ai fait comme tout le monde, je me suis agenouillé et j’ai embrassé le sol. Mais j’ai quand même demandé à un copain devant, pourquoi il faisait ça ?
- Parce que je retrouve mon pays, me répond-il.
- Et toi me demande-t-il ?
- Pour faire comme tout le monde !
»
A cette période, les côtes sont libérées : il s’agit désormais de nettoyer l’intérieur des terres. « Au début, c’était un peu la guerre « la fleur au fusil ». Les Américains avaient fait tout le travail. Mais cela a commencé à se corser quand on est entrés en Mayenne, il y avait des nids de résistance. »

Yvan Sibonni en France métropolitaine entouré de jeunes filles.
Le drapeau français sur la cathédrale de Strasbourg

La 2e DB continue ensuite sa route libérant notamment la  ville de Mortagne et quitte la Normandie avant de foncer sur Paris. Les Français de la 2e DB ont rendez vous avec l’histoire, ils resteront comme les libérateurs de Paris. « C’était la liesse ! » Puis ils repartent ensuite vers Strasbourg où Yvan Sibonni aura la fierté de hisser le drapeau français sur la cathédrale. Puis c’est la Lorraine où il connaîtra le froid, la boue, les chutes de températures jusqu’à moins20 degrés. On est loin des 40 degrés de Constantine. Heureusement, les petits verres de schnaps réchauffent les corps et les âmes.
Yvan Sibonni n’a pas vraiment ressenti la peur jusqu’au jour de décembre 1944 où il voit son meilleur ami s’effondrer à ses côtés touché mortellement par une balle ennemie. Puis c’est à son tour d’être mis hors combat le 21 janvier 1945. A la suite d’un accident de char causé par le verglas, il se retrouve coincé sous une remorque. Gravement blessé aux jambes et à la face, il est transporté en urgence vers un hôpital américain, avant d’être dirigé vers l’hôpital Sainte-Anne d’Aix-en-Provence où on lui refait le visage. Il rentre ensuite à Constantine pour suivre sa convalescence chez sa mère. La guerre est ainsi finie pour lui.

" S'en sortir vivant ! "

Pour Joseph Köhler, le D-Day fut un jour sombre. Il pilote alors des avions de chasse allemands et croit encore au sens de son combat. Il n’aura bientôt plus comme objectif que de sauver sa peau et l’inhumanité de la guerre deviendra sa seule conviction.

Vous souvenez-vous des circonstances dans lesquelles vous avez appris le Débarquement allié ?

C'était le matin. On faisait notre toilette lorsqu'on a entendu à la radio que « l'invasion », comme on l’a appelée chez nous, avait commencé. Que les Alliés, fortement armés, étaient parvenus à débarquer dans la baie de Caen et de Bayeux. On a effectué des missions aériennes toute la journée et, le soir venu, on a entendu dans le bulletin de l'armée qu'on n'avait pas réussi à les faire reculer. Pour nous, il était clair que, si on ne parvenait pas à les repousser le premier jour, ça serait difficile ensuite.

Vous doutiez-vous de ce Débarquement ?

On ne savait que ce que l'on voulait bien nous dire, car on n'avait que la radio pour s'informer. On savait qu'il se tramait quelque chose qui pouvait faire définitivement basculer la guerre. Cela fut une douche froide car on avait conscience qu'il s'agissait d'un événement historique. Mais que pouvait-on faire ? On a espéré que tout se passe sans trop de casse. Puis, les Alliés se sont enfoncés dans les terres et ont livré d'intenses combats.

Vous devez être convaincu que tout cela a un sens.
 
Terrain d'aviation sur le front de l'est en 1943.

Aviez-vous déjà vu une photo du port artificiel d’Arromanches, comme celle-ci ?

Non, pas du tout. Quelle supériorité ils avaient ! Le débarquement avait été minutieusement préparé, que ce soit au niveau du matériel et des troupes.

Pensiez-vous à ce moment-là que l'Allemagne pouvait encore gagner la guerre ? En raison de la propagande notamment ? 

C'était un peu plus compliqué que cela. Lorsque vous êtes un soldat qui se bat au front, vous devez être convaincu que tout cela a un sens. Tant que l'armée allemande progressait, le moral des troupes était bon. Mais dès qu'elle a commencé à battre en retraite, notamment en Russie, alors des craintes ont commencé à apparaître. On craignait d'être fait prisonnier. De fait, la guerre avait déjà basculé quand nous avons été défaits sur le front de l’est.

À quel moment avez-vous pris conscience que la guerre était perdue ?

C'est en avril 1945. On livrait encore une offensive contre les Russes à cette époque. On était parti de Fürstenwalde, dans l’est de l’Allemagne, et je survolais la ligne de front à basse altitude avec mon avion. Pour moi, il était très clair qu’en dessous, ces hommes vivaient un enfer. Et lorsque je suis revenu, le clocher de Fürstenwalde était déjà en feu. Au final, tout le monde voulait s'en sortir vivant. On a toujours eu l’instinct de survie, ce qui parfois signifiait que c'était nous ou les autres. La guerre est la pire chose qui puisse arriver à l'humanité. Et plus elle dure, plus les esprits se radicalisent.

Raymond Nicolay et les élèves de Terminales Arcu et Commerce du Groupe FIM de Cherbourg


Raymond Nicolay est le dernier survivant d’un groupe de 32 jeunes d’Agon-Coutainville engagés dans la 2e Division blindée. Il revient sur « sa » guerre, depuis le Débarquement jusqu’à la démobilisation.

Le débarquement des Alliés

« J’étais drôlement content. Je n’étais pas sur cette côte-là. De toute façon, il ne fallait pas aller voir : selon les témoins, c’était une horreur. Ils parlaient d’une mer rouge sang, comme colorée à la peinture. Ensuite, j’ai rencontré la 2e Division blindée du Général Leclerc, pour laquelle je me suis engagé aussitôt avec 32 autres camarades d’Agon-Coutainville.

Je voulais venger la mort de mon frère

Mon frère aîné avait été tué en Afrique par les Allemands, et je voulais le venger. Mon père avait fait la guerre de 14-18 et en était revenu en mauvais état. Il m’a donné son accord, et je suis parti avec mon petit frère, plus jeune que moi d’un an et demi, et nous sommes revenus tous les deux. J’aime mon pays, je l’aime énormément. Je pensais que c’était ce qu’il fallait faire. S’il fallait recommencer pour le sauver, je crois que je recommencerai.

Raymond Nicolay et ses compagnons de la 2e DB.
La 2e DB

Quand je me suis engagé, on ne m’a pas demandé ce que je savais faire ; ils manquaient un peu de personnel. J’ai su plus tard que j’étais engagé dans l’artillerie. Il s’agissait de chars équipés de canons de 75 mm. C’était vite fait : je suis arrivé l’après-midi, j’ai été habillé, armé et mis sur la jeep, alors que je ne savais pas conduire ! Nous sommes restés au milieu du département pendant trois jours, avant de descendre. Les Américains ont pris la Bretagne, et nous sommes partis vers Paris. C’était une aventure extraordinaire. Je n’ai vu le Général Leclerc que deux fois, mais pendant la guerre, il nous suivait comme un papa suit ses enfants.

La 2e DB pénètre dans Paris. La foule s’est massée pour acclamer les Libérateurs.
© Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque
et de la Libération de Paris et Musée Jean Moulin.
La libération de Paris

La libération de Paris a été le plus beau jour… et la plus belle cuite de ma vie ! Les gens pleuraient. Les Parisiens ne savaient pas quoi faire et nous donnaient à boire, mais heureusement j’ai pu m’arrêter à temps. Avant cela, c’était une guerre permanente parce qu’il a fallu faire sortir les Allemands de leurs bureaux. Ça ne s’est pas passé tout seul, il y a eu des morts des deux côtés mais, heureusement, ça n’a pas duré longtemps. L’officier allemand a été assez intelligent pour ordonner à ses hommes d’arrêter et de se rendre.

Le « nid d’aigle » d’Hitler

On est allé sur Bordeaux car beaucoup d’Allemands partaient de là pour l’Amérique du Sud. Puis on est allé en Allemagne, où j’ai participé à la prise du « nid d’aigle » d’Adolf Hitler, à Berchtesgaden. Il y avait une cave avec des bouteilles comme jamais je n’en avais vu ! Encore une fois, on en a bu beaucoup.

Le dernier survivant

Les Allemands ont failli me tuer à Strasbourg. Je me suis retrouvé à l’hôpital, trois de mes camarades ont été tués et mon camion a brûlé ; il n’en restait que des bouts de ferraille. Il y a des bons moments et d’autres, foutrement mauvais. Mes deux derniers camarades sont décédés récemment. Sur les 32 engagés d’Agon-Coutainville dans la 2e DB, je suis désormais le seul survivant. »


Johannes Börner avec les élèves de 1re L du lycée André-Maurois de Deauville

Johannes Börner a subi l’embrigadement du régime nazi et a combattu dans l’enfer de la « poche de Falaise ». Mais une fois la guerre terminée, il a trouvé en Normandie la voie de sa propre émancipation.

« Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, on a été réveillés, soit disant parce que les Américains avaient commencé leur débarquement en Normandie. Alors, on a préparé nos affaires, et le soir du 6 juin, nous sommes partis ». Basée à Landerneau, l’unité d’élite à laquelle appartient Johannes Börner parcourt 350 kilomètres à pied pour aller combattre dans le bocage du Cotentin et défendre Saint-Lô. Cinq mois auparavant, le jeune allemand avait choisi d’être parachutiste pour échapper au front de l’Est. Après une formation extrêmement dure à Berlin, il a été affecté dans le Finistère, où l’entraînement était effectué à balles réelles.


Des Jeunesses hitlériennes à la « poche de Falaise »

Johannes Börner en janvier 1944
Le parcours de Johannes Börner, né à Leipzig, est celui de nombreux jeunes ayant grandi avec l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir. « Avec Hitler, tout a changé en Allemagne. Pour notre jeunesse, pour tout. Les comportements et les mentalités sont bouleversés. Il faut désormais se saluer dans les lieux publics au cri de « Heil Hitler ! » La discipline et le sport occupent une très grande place à l’école, mais aussi dans les Jeunesses hitlériennes, où nombre d’activités consistent à « jouer » à la guerre et à identifier ses futurs ennemis. « On nous mettait en tête ce qu’il fallait penser des ‘’sous-races’’. Ils prônaient la haine. » À 17 ans, Johannes Börner rejoint le service de travail du Reich, obligatoire pour tous les jeunes, puis effectue son service militaire dans l’Armée de l’air, notamment à Blois où la discipline était très stricte. Il part ensuite en Autriche, près de Vienne, où il travaille comme mécanicien dans un grand aéroport. Johannes Börner connaîtra l’enfer de la poche de Falaise et l’encerclement de l’armée allemande. Il fera partie des dizaines de milliers de prisonniers capturés dans le « chaudron de l’enfer. » Pris au piège, affamé, Johannes et ses camarades errent pour trouver une issue : « On a essayé de sortir. C'était vraiment terrible ; il y avait déjà 10 000 morts en trois jours. On marchait sur des cadavres ! Je n'ai jamais pu oublier ça ». Finalement, des Canadiens le capturent le 21 août à 10h30 à Saint-Lambert-sur-Dives, événement qu’il interprète comme une véritable libération.

« On me traitait de ‘‘Boche’’ »

Prisonnier de guerre jusqu’en 1947, Johannes Börner décidera de rester en France : sa mère avait été tuée en février 1944, dans un bombardement à Leipzig, et son père lui avait décrit les conditions de vie très difficile imposées par les Russes aux Allemands. De plus, il fait la rencontre, quelques années plus tard, de la femme de sa vie, une Normande, et prend la nationalité française. Jusqu’au début des années 1960, l’ancien parachutiste éprouvera de la peine à se remettre de la guerre. « De temps en temps, on me traitait de ‘‘Boche’’. Bien sûr, je n’ai rien dit ; je préférais ne pas parler. J’avais un peu peur, quand même. » À bientôt 90 ans, Johannes coule aujourd’hui une retraite paisible à Ouistreham, où il fut longtemps restaurateur. Avec un message adressé aux jeunes générations : « La paix, la
 paix, la paix ! »

Stanley Fields et les élèves du lycée Smith Falls District Collegiale Institute, Ontario


Bien que tout jeune marié, Stanley Fields décide de s’engager dans l’armée canadienne en 1943. Affecté à la 5e Compagnie du Corps royal du génie de l’armée canadienne, il fait partie de la première vague qui débarque à Bernières-sur-Mer le 6 juin. La mission de l’ancien plombier est alors de déminer les plages.

« Avant de m’engager, j’ai demandé ce qu’on allait faire. Je ne voulais pas faire partie d’un groupe qui allait marcher toute la journée. « Nous construirons des ponts, nous les ferons sauter et ensuite
nous les reconstruirons », m’a-t-on répondu. Comme j’étais un peu inconscient, la partie explosion m’attirait, je me suis donc engagé. Notre compagnie comprenait 56 hommes, c’étaient tous des types formidables, nous étions jeunes et fous sans vraiment savoir ce qui nous attendait en France.

Il était comme un père pour moi.

Nous sommes partis de Southampton, le 5 juin, nous étions sur une petite barge, nous avons voyagé toute la nuit. Ces satanées portes se sont ouvertes à 7h30, l’eau s’est infiltrée, il fallait y aller car là-bas tout dépendait de nous ! Nous nous sommes dirigés vers la plage, les tirs ennemis étaient
très intensifs mais l’infanterie légère protégeait notre progression. Nous avons quand même perdu cinq hommes dès que nous avons mis le pied sur le sable. Notre sergent nous encourageait à avancer le plus vite possible. Nous avions une confiance aveugle en lui. Il semblait toujours savoir où nous diriger. Malheureusement, il a été abattu un peu plus tard. La nuit, je n’ai pas pu m’empêcher de retourner voir le corps sur la plage. Cela m’a valu d’être réprimandé par les officiers. Je leur ai dit d’aller au diable, je vouloir voir mon sergent, il était comme un père pour moi !
Secteur Nan, à Bernières sur Mer le 6 juin 1944. ©Archives nationales du Canada/Mémorial de Caen

Cinq cents mètres de plages nettoyés en une heure

Notre mission était de nettoyer la plage entre les Zones White et Red du secteur Nan de Juno. Avec mes camarades, nous devions tracer un chemin pour que le matériel lourd puisse être débarqué. Pour cela, il fallait déconnecter toutes les mines et enlever les obstacles des plages. Cela n’avait rien de drôle avec ces tirs qui venaient de toutes parts et les avions ennemis qui piquaient droit sur nous. Nous avons perdu beaucoup de monde durant la première heure au cours de laquelle nous avons nettoyé environ 500 mètres de plage de façon à ce que les tanks, les chars et le matériel lourd puissent aborder le rivage. Tout le matériel était amphibie, il flottait et ensuite roulait sur la plage que nous venions de nettoyer. A peine débarqués, les tanks se sont élancés comme des diables en direction des villages côtiers. Par la suite, notre mission a été de construire des routes, parfois en bâtissant des ponts. Nos camions déchargeaient le matériel sur zone, le bulldozer arrivait et lissait autant que possible. C’était de sacrées bonnes routes. Entre deux, nous ramassions les blessés que nous emmenions en lieu sûr pour attendre leur transport jusqu’à l’infirmerie. C’est comme ça que nous avons traversé la France, la Belgique et la Hollande, avant de nous arrêter en Allemagne. »

" Mes anges gardiens m'ont protégé "

En 1941, Louis Bernet s’engage dans l’aéronavale néerlandaise pour servir son pays. Le 6 juin, à bord de son Fokker, il participe au Débarquement allié avec le 320e Escadron néerlandais

Pourquoi avez-vous décidé de vous engager ?

Aux débuts de la guerre, l'armée de l’air néerlandaise était anéantie. Les Allemands avaient pris tout le matériel. Quelques personnes ont alors pu rejoindre l’Angleterre. Comme ils recherchaient des pilotes d'avion, je suis parti à mon tour. C’est un choix personnel. Étant juif, j'avais le sentiment que je devais faire quelque chose là-bas, car ici, en Hollande, nous avions la liberté de croyance. C’était aussi un moyen de découvrir le monde.

Une fois dans l’armée, qu’avez-vous fait ?

Ma formation de pilote de bombardier s’est déroulée aux Etats- Unis (San Pedro) puis au Canada (Halifax) et s’est terminée en Grande-Bretagne. C’est à ce moment que le 320e Escadron néerlandais (320e Dutch Squadron) a été constitué au sein de la Royal Air Force avec seulement 23 pilotes. Au début, nous avons surtout bombardé les convois allemands de ravitaillement circulant en mer du Nord.

Une « invasion de la France »

Où étiez-vous le 6 juin 1944 ?


Le 6 juin 1944, lors du Débarquement, mon escadrille a participé aux bombardements en secteur britannique (Gold et Sword ndlr). Nous savions que c’était une invasion de la France. Ce jour-là, notre mission était de détruire les bunkers. Pendant l’été, nous avons aussi bombardé les Allemands dans la poche de Falaise. Puis, notre escadrille a procédé aux bombardements aériens de l’opération Market Garden en septembre 1944. Il s’agissait de faciliter la prise des ponts franchissant le Rhin à
Arnhem, aux Pays-Bas, occupés par les Allemands.

Quels étaient vos objectifs ?


Le 320e escadron néerlandais rattaché à la Royal Air Force a surtout bombardé et détruit des objectifs
militaires (convois de navires et de sous-marins, bunkers, ponts, routes, casernes...). Nous n’avons jamais bombardé de villes par contre nous visions les casernes de SS comme celle de Boulogne-sur-
Mer, où nous savions qu’il y avait 800 hommes. C’était le soir, j’ai beaucoup aimé ça, les SS étaient des gens terribles.

Quels étaient vos sentiments quand vous partiez en opération ?


Nous respections le plan de vol et les objectifs de la mission. Nous avions peur, mais on n’y songeait pas. C’est drôle, mais nous n’y pensions pas, nous faisions juste notre boulot. J’ai eu beaucoup de chance. Car sur toutes les opérations auxquelles j’ai participé (95 opérations au total, ndlr), mon appareil n’a été touché que très légèrement. Un ami dont l’avion avait été atteint est tombé aux mains des Allemands (la Gestapo). Mes anges gardiens m’ont protégé.
 
Nous devions être plus précis.
Louis Bernet (au centre) lors de la remise de la Viegkruis par le Prince Bernhard des Pays-Bas ( août 1944)

En quoi votre technique d’attaque était-elle différente de celle des Américains ?


Nous bombardions nos cibles en piqué alors que les bombardiers de l’armée américaine lâchaient leurs bombes au-dessus des nuages, sans voir leurs objectifs. Ils pouvaient opérer comme ça car ils étaient nombreux : cinquante bombardiers contre seulement huit pour nous. Avec un tapis de bombes,
ils étaient presque certains de toucher sans voir la cible. Nous devions être plus précis pour toucher au but.


Et aujourd’hui, que retenez-vous de cette période ?


Je déteste la guerre, j’ai fait de mon mieux, mais c’était dur. Je ne sais pas ce que je ferais s’il y
avait une guerre aujourd’hui, ici. Je ne pense pas que je m’engagerais. Nous devrions oeuvrer en paix. Le problème, c’est qu’il y a trop de haine. Je dis souvent aux jeunes : résolvez les problèmes en prenant tous les partis en compte.

David Mylchreest et les élèves du Lycée Louis Liard Dde Falaise


Le 25 août 1944, David Mylchreest est le premier officier allié à franchir la Seine. Trois ans après avoir été chassé de son lycée pour avoir voulu s’engager…

Qui eût cru que son peu d’appétence pour la grammaire allait bouleverser la vie de David Mylchreest !
1941 : le jeune David, alors âgé de 17 ans, rêve de servir son pays au lieu de rester sur les bancs d’école à traduire des versions grecques ou latines. « Nous étions nombreux à être atterrés par la débâcle de 1940. L’Europe était sous la domination d’un homme diabolique et il n’y avait qu’une seule chose à faire : la libérer. » Alors il profite d’une permission de sortie délivrée pour l’achat d’un livre de grammaire pour filer à la caserne locale s’engager. Il revient prévenir le directeur : « Il a aussitôt téléphoné à mon père pour lui dire que j’étais un menteur puisque j’avais déclaré avoir 18 ans et lui a proposé d’appeler la caserne pour faire annuler mon engagement. Mon père lui a juste répondu : « Félicitez mon fils, s’il vous plait. » Et il a raccroché. Le directeur m’a alors donné une demi-heure pour quitter l’école. Je n’ai pas été autorisé à dire au revoir à mes camarades et je suis parti dans le déshonneur. »

« Le libérateur de Vernon »

David Mylchreest en 1944.
Trois ans plus tard, il débarque le 12 juin à Arromanches. Beaucoup d’officiers britanniques sont tombés depuis le D-Day. Le jeune lieutenant du régiment du Devonshire intégré à la 43eWessex Division est de ceux appelés à prendre la relève. Ses premiers contacts avec l’armée allemande ont lieu à Maltot, au sud de Caen. Les 9 et 10 juillet, il participe à la prise de la cote 112. En perdant plus de 500 hommes, son régiment paie un lourd tribut à cette victoire stratégique. Puis, c’est le Mont Pinçon repris aux Allemands le 7 août à la suite de quoi, son régiment participe à l’encerclement de la poche de Falaise-Chambois. Au terme de terribles combats, la déroute allemande ouvre la voie de Paris. Mais les Alliés redoutent une contre offensive et Montgomery donne l’ordre à la 43eWessex Division et ses 23 000 véhicules de foncer sur Vernon afin de reconstruire un pont sur la Seine. Le 25 août, David Mylchreest est le premier officier à mettre un pied sur l’autre rive du fleuve et à entrer dans Vernon libéré : « Tout le monde m’appelle le libérateur de Vernon, glisse-t-il avec humour. J’avais aussi le général Montgomery pour m’aider bien sûr ! Seulement, il n’était pas là, alors que moi, j’y étais ! » Puis il raconte le « désastre d’Arnhem » où la 6e Division aéroportée sera décimée. « On avait été envoyés en renfort, mais on n’a rien pu faire. » Lui sera blessé à trois kilomètres de la ville et rapatrié en Angleterre.

« On n’oublie jamais qu’on a tué des gens. »

Ses pires souvenirs de guerre, David Mylchreest dit préférer les oublier tout en avouant qu’il peine à effacer de sa mémoire des images douloureuses. « Je crois qu’on n’oublie jamais, vraiment jamais, qu’on a tué des gens ». Il y a quelques années, un élève lui a demandé s’il savait combien. L’ancien soldat avait alors répondu avec pudeur qu’il préférait « penser aux combattants allemands qu’il n’avait pas tués. »
Mais quand on lui demande son meilleur souvenir, la réponse jaillit avec émotion, comme s’il l’avait gardé au bord des lèvres : « Un jour, nous avons libéré une ferme. La plupart du bétail avait été tué, les chevaux étaient morts, les bâtiments étaient en feu… Malgré tout, le fermier nous a proposé un verre de Calvados. Il avait tout perdu, mais il tenait à remercier les soldats qui l’avaient libéré. Sa libération était à ses yeux la chose la plus importante au monde. Ce fut un grand honneur d’accepter ce verre. » C’est peu dire que David Mylchreest a pris goût à la Normandie où il s’est s’installé définitivement en 1974, trente ans après avoir contribué si activement à sa libération. « C’est sans doute pourquoi je m’y sens comme chez moi et que j’ai décidé de finir ma vie ici. »


Edouard Podyma et les élèves du Lycée Jean Mermoz de Vire


Débarqué fin juillet, Edouard Podyma s’est retrouvé en première ligne lors des terribles combats de Chambois. Quelques jours plus tôt, ce fils d’immigrés polonais était passé au volant de son char à quelques kilomètres de sa maison familiale à Gouvix. Mais l’heure était encore loin des retrouvailles…


Edouard Podyma a 17 ans lorsqu’il est appelé, en 1940. Ce jeune Polonais dont la famille a émigré en Normandie pour travailler dans les mines de Potigny, doit rejoindre la 3e Division d’infanterie à Coëtquidan, en Bretagne. « Pour y aller, j’ai fait de l’auto-stop. Cela peut paraître drôle, mais il n’y avait pas d’autres solutions. Les trains, les bus, tout était à l’arrêt ». Mais à peine arrivé, sa division est dissoute. « L’officier qui nous a annoncé la nouvelle nous a dit : maintenant, vous êtes libres de disposer de vous-même comme bon vous semblera. » Pour Edouard Podyma, le choix est vite opéré : il décide de rejoindre la Grande-Bretagne. « C’était ça ou les camps de concentration. »



Direction l’Ecosse

Il rejoint alors Le Croisic, pour embarquer à bord d’un des navires envoyés par Churchill pour transporter les troupes polonaises jusqu’en Grande-Bretagne. « Quand je suis arrivé, des barques nous attendaient. Je suis monté sur le navire par une échelle de corde. Il ne fallait pas tomber au jus, sinon c’était terminé. » Arrivé à Plymouth le lendemain matin, il prend le train direction l’Ecosse. Il y passera quatre ans, pendant lesquels il participe aux préparations du Débarquement. Pour le jeune soldat, le Jour J arrive le 27 juillet 1944. Il foule le sol des côtes normandes aux côtés du 2eCorps d’armée canadien. « Les 2,8 millions de soldats regroupés en Angleterre ne pouvaient pas tous atterrir le même jour. Alors il y a eu les premiers, les troupes de choc je dirais, qui ont débarqué le 6 juin. Les autres, il fallait qu’ils attendent, et c’est pourquoi nous sommes arrivés quelques semaines plus tard, nous les Polonais, tout comme la 4e Division blindée canadienne aux côtés de laquelle nous avons combattu. »

Edouard Podyma jeune soldat en 1939.
Combats au corps à corps
Son régiment prend la direction de Falaise. Du 7 au 21 août 44, Edouard Podyma se retrouve en première ligne, dans la poche de Falaise-Chambois, sur le promontoire de Couhehard-Montormel, dans l’ultime phase de la Bataille de Normandie. « Notre groupe se trouvait isolé, nous n’avions aucun ravitaillement, ni munitions, ni nourriture, ni médicaments. Nous avons tenu quatre jours. Nous avions faim, mais surtout soif, nous n’avions pas une goutte d’eau, en plein mois d’août, sous de fortes chaleurs. » Les combats se déroulent au corps à corps. « Allez donc faire la guerre lorsque vous avez un fusil, mais pas de balles à mettre dedans ! On a attendu. Les Allemands étaient acculés. Nous avons eu des combats à main nues, à la baïonnette, au couteau, au poignard, avec le casque. Il fallait se battre. » La compagnie tiendra bon, jusqu’au 21 août.
Après cet épisode pour lequel il recevra les honneurs, Edouard Podyma reprend la route. Abbeville, Saint-Omer, puis la frontière franco-belge, en septembre, avant la Hollande et enfin l’Allemagne. « C’était terminé en Normandie, mais il nous restait beaucoup à faire. » Il apprend la fin de la guerre à quelques kilomètres du port de Wilhelmshaven. Il est démobilisé en septembre 1946.
Edouard Podyma travaille un an à Paris, avant de rentrer définitivement en Normandie, où il travaille à la SMN. « Je ne vois pas pourquoi j’aurais été ailleurs. Quand on passe sa prime jeunesse dans un pays, on ne le quitte pas comme ça. Et à mon âge, je crois bien que je vais rester là… »



James A. Huston, Henry G. Morgan et William C. Notley

James A. Huston, Henry G. Morgan et William C. Notley débarquent à Omaha le 6 juillet 1944, avec la 35e Division d’infanterie américaine. Les trois GI’s participent aux affrontements de Saint-Lô puis de Mortain qui contribuent de façon déterminante à la libération de la Normandie.



Au lycée, j’ai lu Mein Kampf

Durant l’été 1943, la propagande de l’armée américaine contribue à la préparation psychologique de ses soldats à travers notamment la diffusion de films intitulés « Pourquoi nous combattons ? » James A. Huston se souvient : « Ils expliquaient la situation en Europe, les agissements des nazis et l’occupation de la France. Au lycée, j’ai lu « Mein Kampf » et j’ai compris que quelque chose d’horrible arriverait dans le monde si les nazis continuaient. Jusqu’à Pearl Harbor, il ne me semble pas qu’on parlait beaucoup de la guerre mais tout le monde était au courant de ce qui se passait en Europe… »

Comme une retransmission de match de football

« Nous nous sommes entraînés à différents endroits aux Etats-Unis et notamment dans les montagnes du Tennessee. On s'entraînait pour nous habituer à ce que serait la guerre. » William C. Notley et ses frères d’armes participent aux manoeuvres de l’hiver 1943 puis à un entraînement au printemps 1944 ainsi qu’à l’initiation au maniement des mortiers et des mitrailleuses. Le départ de la 35e Division d’infanterie pour l’Europe est imminent.
Les GI’s de la 35e Division prennent la direction du sud de la Grande-Bretagne le 12 mai 1944, jour du 24e anniversaire de « Hank » Morgan. Ils arrivent en Angleterre le 25 mai. Là ils reçoivent une formation supplémentaire mais ne débarqueront en Normandie qu’un mois après le jour J.
Le 6 juin 1944, il est donc outremanche. Suspendu à la radio britannique, il suit en direct les opérations du D-Day. «…J'étais en compagnie de quelques officiers de notre unité. Nous étions assis confortablement en train de prendre notre petit déjeuner, au chaud et en sécu-rité. Il y avait des haut-parleurs tout autour de la pièce, c'était quasiment comme une retransmission de match de football parce que le service radio britannique et celui de l'armée américaine retransmettaient tout cet enfer qui se déroulait à moins de 160 kilomètres de nous à vol d'oiseau. C'était bizarre…» 
Henry Morgan poursuit : « Nous sommes montés sur les bateaux le 4 juillet, vous savez ce qu'est le 4 Juillet en Amérique ? Le jour de l'indépendance. Pour nous, ce n'était pas la plus joyeuse fête nationale car nous partions pour Omaha Beach. Nous sommes arrivés sur la plage le 6. »
Dès le 11 juillet, la division s’engage dans les combats pour la prise de Saint-Lô, aux côtés de la 29e Division d’infanterie qu’on appelle les « Blue and Grey ». Sa dernière grande bataille se fera dans les environs de Mortain.
« Nous lui avons donné nos barres de chocolats. »
Les contacts avec les Français sont rares, ceux-ci étant peu nombreux aux abords du front, toutefois, « Bill » Notley se remémore sa première rencontre avec la population civile : une fermière qui lui offre le gîte et le couvert. « Nous avons passé la première nuit dans la ferme. Au petit déjeuner, nous lui avons donné nos « D bars », des barres chocolatées, elle les a mises dans le lait de la ferme et nous avons eu de délicieux chocolats chauds. »
Les combats pour Saint-Lô sont une épreuve du feu particulièrement difficile pour les GI’s de la 35e Division d’infanterie, appelés en renfort de la 29e qui luttait jour après jour depuis le 6 juin et épuisait ses réserves dans la bataille. Ils parviennent à refouler plusieurs contre-attaques ennemies avant d’entrer dans la ville le 18 juillet. L’officier Henry Morgan n’a pu « qu’entrevoir les ruines de Saint-Lô tout au long des combats. Nous avons passé deux semaines, étape après étape, à nous approcher de la ville. »

« C’était comme voir le diable en personne. »

James Huston, à droite, en 1944.
« Bill » Notley, lui, reste profondément marqué par la capture d’un mitrailleur allemand. « Ce fut probablement le moment le plus effrayant de ma vie. Croyez-moi, c'était comme voir le diable en personne. La situation tactique était simple : à un endroit, avant Saint-Lô, un mitrailleur allemand, probablement le dernier de son unité, couvrait un carrefour avec son arme et empêchait toute progression de notre compagnie. Nous avons grimpé une petite colline en nous faufilant sur l’angle et en profitant des haies qui nous couvraient. Mon premier tireur, Ruben, qui était juif, était à côté de moi. Nous avons pris la position et Ruben a proposé une cigarette au prisonnier. Comme ce dernier ne le comprenait pas, Ruben lui a parlé en yiddish. Cela a suscité une réaction de haine sur le visage du prisonnier, d’une ampleur telle que je n’en ai jamais revu de ma vie. C’était un vrai nazi. Savoir que quelqu’un pouvait être effrayé juste parce qu’il entendait parler un juif : je n’ai jamais pu oublier ça ! » L’Allemand sort son arme contraignant Ruben à la riposte. « Cet homme aurait pu être sauvé, il aurait pu être envoyé à l'hôpital. Il a fait quelque chose de stupide. Il a essayé de nous tuer et nous avons dû le tuer. »


« Merci de nous avoir sauvé la vie. »

Du 7 au 13 août, le 35e Division combat aux alentours de Mortain pour repousser l’opération Lüttich, la dernière contre-attaque allemande de la campagne de Normandie. Elle a notamment pour mission de sécuriser le corridor entre Mortain et Avranches, afin de soulager le 30th Infantry Division quasiment encerclée par les Allemands. La bataille de Mortain est, après celle de Saint-Lô, celle qui coûte le plus cher en vies humaines à la 35e Division d’Infanterie. Henry G. Morgan et « Bill » Notley ont de multiples souvenirs des affrontements de leur compagnie qui combattait aux côtés des tanks du 737e Bataillon pour repousser la contre-attaque allemande depuis le 8 août. La situation devient critique le 10 août, les fantassins et les tankistes refluant, blessés, vers les postes de secours, tandis que les troupes valides se replient. Le lieutenant Morgan est obligé de se mettre en travers de la route, criant, hurlant des ordres pour enrayer la débandade des GI’s de son unité, et finit par reconstruire une ligne de défense effective le long de ce chemin. Le 13 août, après plusieurs jours et nuits d’affrontement, Henry Morgan, épuisé, est renvoyé à l’arrière pour être enfin soigné.
« Hank » Morgan se souvient de cet épisode qui met un terme à « sa » bataille de Mortain, alors que les combats semblent finis. « Le matin suivant, trois de mes soldats sont venus me voir et me dire : "Nous voulons juste vous remercier de nous avoir sauvé la vie la nuit dernière." C’est certainement mon meilleur moment et celui qui me rend le plus fier ! »